J’ai été libéré du service militaire en novembre 1925. De retour à Bordeaux j’y trouvai Rose très occupée par la tenue du commerce de quincaillerie (elle avait juste vingt ans) et la charge de Grand-mère qui en avait quatre vingt cinq. La solution qui s’imposait était la vente du fond de commerce et le déménagement en un autre lieu. Il fut envisagé pour plus de sécurité d’essayer de libérer l’une des petites échoppes attenant à la maison de Grand-mère maternelle au Bouscat. Il fallut aller en justice pour pouvoir renvoyer le locataire.
La vente du fond fut facilitée par l’entregent de Sœur Basile qui avait été je crois camarade de pension de la mère de l’oncle Auguste. Elle occupait un poste important à l’hôpital Pellegrin et Grand-mère LÉONARD avait lié un bon contact avec elle. Elle nous mit en rapport avec Monsieur LANUSSÉ originaire de Verdun-sur-Garonne. L’opération fut bientôt conclue. La cession devait se faire fin juin 1926.
Je m’étais enquis d’une possibilité d’emploi aux établissements Devilaine et Rougé au Mans par l’intermédiaire du père d’Albert qui avait été en rapport avec cette société. Il me fut répondu que tous les emplois débutaient comme manœuvre sur un chantier et que la connaissance et les mérites assuraient ensuite le développement d’une carrière. Cela me paraissait hasardeux et ne trouvant rien à Bordeaux je décidai d’aller à Paris.
Je me mis en relation avec mon ami MINIER qui me trouva une occupation chez un ingénieur qui habitait à Sèvres mais il fallait faire vite pour commencer à travailler le lundi 5. J’arrivai à Paris le samedi 3 pris pension là où vivait MINIER. Je me présentai à Sèvres le lundi suivant et fut très déçu. L’ingénieur qui m’avait engagé travaillait dans son pavillon où il étudiait et mettait au point divers appareils. Il utilisait jusqu’alors un dessinateur. J’étais le second. Il avait en cours d’étude un dispositif devant se placer sous les voitures automobiles permettant de les soulever et de les faire tourner autour d’un axe vertical pour les faire changer de direction sur place. Je ne voyais pas un gros développement dans l’utilisation de cet engin comme en plus il me payait à l’heure pour faire des dessins d’exécution je donnais ma démission à la fin de la semaine et me mis en quête dès le lundi suivant d’un emploi plus à ma convenance dans l’activité « entreprise électrique ».
Je téléphonais, me rendais visite à différentes sociétés. Tout cela me coûtait de l’argent dont je ne disposais pas beaucoup. Cela me remplissait d’inquiétude lorsque le vendredi je me rendis rue de la Baume à la Compagnie Générale d’Entreprises Électriques où j’avais appris que l’on recherchait un ingénieur. Je tombai sur un certain QUATREHOMME qui remplaçait le chef de service M BIERI en vacances. Je donnais mes références.
« – Quelle promo ?
– 24
– Alors vous n’avez pas de pratique ?
– Non
– Quel rang de sortie ?
– 2ème
– Alors si vous êtes d’accord vous pouvez venir lundi. Vos appointements seront de 735 francs par mois comme début. »
J’acceptai et c’est ainsi que le 19 juillet 1926 j’entrai à la C.G.E.E. du groupe C.G.E.
La Compagnie Générale d’Électricité avait été fondée en 1898 par Monsieur AZARIA et trois camarades assistés d’une secrétaire. Ils se lancèrent dans la distribution leur première commande étant une centrale d’une puissance de l’ordre d’une dizaine de chevaux. Vingt ans après c’était déjà une société importante qui avait déjà des filiales Ateliers de Construction électriques de Delle, Câbles de Lyon et qui créa sa filiale entreprise la CGEE en 1913. Le tout à base fortement de capitaux suisses. Le Président Directeur Général de ma société M. GRANDJEAN était suisse. La guerre de 1914 donna une impulsion très importante à la CGEE. Il y avait des usines nouvelles à alimenter un peu partout.
L’anecdote suivante qui me fut contée par M. EGER mon chef de service à Lyon en témoigne. M. EGER termine ses études en 1916 à l’École Polytechnique de Lausanne. Jeune marié il cherche un emploi. On lui dit: « Tu vas à Paris à la CGEE. Tu vois M. GRANDJEAN il est de Neufchâtel. Il t’embauche ». Aussitôt dit, aussitôt fait EGER débutant tout jeune rencontre GRANDJEAN qui lui dit: « Je te prends ». Il lui signe un bon de caisse de 100,000 francs (des francs-or) et lui dit: « Tu pars à Tarbes. Là-bas il y a des tas de lignes à faire. Tu t’y installes et tu t’y dé…brouilles! »
La CGEE dirigée par M. GRANDJEAN assisté de deux Directeurs M. GOLDSMITH et M. JOYEUX comprenait outre les services administratifs et comptables deux grands services ;
– le service « Ligne » chargé de la construction de lignes haute et basse tension et des lignes caténaires
– et le service « Poste » s’occupant des centrales des grands postes de transformation et des postes moyenne tension basse tension.
Dans chacune de ces unités trois services: service commercial service d’étude service travaux. Il y avait en plus six succursales conçues suivant le même principe mais moins étoffées Lyon Toulouse Marseille Alger Nancy et Pontarlier.
A Paris les services travaux et d’études lignes étaient supervisés par M. DE LAPASSE qui avait rang d’ingénieur en chef.
Je débutai au service d’études lignes. Le chef de service M. BIERI était suisse. Il était assisté par deux ingénieurs M. QUATREHOMME et M. DUCROCQ. L’activité s’étant développée il en avait fallu un troisième que je trouvais déjà en place mais qui ne donnait pas satisfaction et je compris que j’avais été embauché pour le remplacer si je donnais plus de satisfaction ce qui se produisit fin août.
Je vivais donc à la pension où se trouvait MINIER. J’y prenais mes repas du soir et ceux du dimanche. La semaine à midi je mangeais à la cantine de la CGEE. Et quand j’avais payé ma pension mes repas de midi mes tickets de métro aller et retour six jours durant car on travaillait le samedi matin et mon journal quotidien « L’ami du Peuple » qui coûtait cinq centimes il me restait cinq francs au bout du mois dont il fallait encore déduire les frais de correspondance avec Rose. J’étais à la merci du moindre pépin. Heureusement grâce à l’intervention d’Albert une solution intéressante me permit de vivre plus aisément. André SCHNEIDER occupait une chambre 101 rue de Montreuil dans le onzième arrondissement.

Il était en ce moment en convalescence à Saint Briac. Je pris donc sa succession. Le loyer en était de 200 francs par trimestre. La chambre au troisième étage était assez grande et comprenait en outre un petit cabinet de toilette. Financièrement cela allait beaucoup mieux d’autant qu’à la fin de l’année mon salaire avait été porté à 850 francs.
J’eus néanmoins un grave problème à résoudre. J’avais passé les fêtes de fin d’année chez Albert et il avait été envisagé pour le printemps d’aller pique-niquer dans la forêt de Coye près de Chantilly aux étangs de la Reine Blanche en compagnie de ses cousines.

Les étangs de Commelles et le Château de la Reine Blanche
Et je m’aperçus fin février que le fond du pantalon unique que je portais s’était amenuisé avec quelques amorces de trous. Qu’en serait-il deux mois plus tard ? Qu’aurai-je l’air en présence des cousines ? Je ne disposais pas suffisamment de liquide pour acheter un complet. Après pas mal de recherches je trouvai un tailleur du côté de la rue Lafayette qui acceptait un paiement en quatre mensualités de 100 francs. Je fis mes comptes. Je pouvais y arriver mais sans manger au restaurant le soir. Je passai commande et pendant quatre mois mon repas du soir consistait en une tasse de thé et une demi-baguette l’autre moitié étant mangée comme petit déjeuner le lendemain. C’est ainsi qu’à Pâques je pus pique-niquer avec un complet neuf en compagnie d’Albert de Simone Denise Nénette et leurs parents.
A la CGEE je me mettais au courant. Le premier travail que j’eus à faire me fit voir sous un jour très particulier notre Ingénieur en Chef M. DE LAPASSE centralien. C’était pendant le mois d’août je me trouvais seul au bureau.
Il entra et me dit:
« – Je vais vous demander une chose très simple. Nous exécutons actuellement une ligne 60 kV de la matière à Viviez pour la société Hydroélectrique de la Cère. Les prix de revient dépassent de beaucoup les prévisions. Alors je voudrais que vous fassiez exécuter sur une carte d’État Major un tracé de la ligne beaucoup plus en montagne que celui réalisé. Cela nous servirait de base à un demande d’augmentation du prix. Naturellement faites que ce nouveau tracé paraisse le plus logique possible ».
Cela me parut très bizarre mais je m’exécutai et toute demande de supplément fut refusée par le client comme je m’y attendais. Les dessous de cette affaire me furent révélés par le piqueteur assistant le chef de chantier qui avait réalisé la ligne et confirmés par les ingénieurs du client. La ligne était presque terminée tous pylônes dressés et massifs [?] exécutés lorsqu’un ingénieur du client qui venait assister au déroulage des câbles eut la malencontreuse idée de s’appuyer avec sa canne ferrée sur un massif et fut très surpris de constater qu’elle s’était enfoncée dans le béton. Il fit casser le béton et à l’intérieur de grosses quantités de fascines avaient été placées pour y remplacer le béton. Les vérifications permirent de constater que sur 424 massifs 408 étaient frelatés. Il fallut les refaire d’où dépassement des prix de revient. Mais cette malfaçon avait entrainé d’autres évènements. Le ciment du béton manquant ne s’était pas évaporé. Il était revendu par wagon dix tonnes par le chef de chantier Monsieur T. à des prix très inférieurs à son cours normal. Cela eut pour résultat que la CGEE reçut des lettres de protestation de la part des cimenteries: « Vendez vos surplus si vous en avez mais ne cassez pas les prix à ce point ». Très étonnée la direction envoya notre Ingénieur en Chef sur le chantier pour y interroger Monsieur T. et prendre des mesures. Il faut dire que Monsieur DE LAPASSE était un monsieur très guindé très vieilles manières très pratiquant. Aussi quelle ne fut pas sa surprise en se rendant à l’adresse indiquée par Monsieur T. de trouver une très belle villa isolée. C’était l’après-midi. Il faisait très chaud. Il sonna. Pas de réponse. Il entra fit le tour de la maison et là s’arrêta net: éberlué ! Un homme jeune en bleu de travail arrosait à la lance deux jeunes femmes nues:
« – Je cherche Monsieur T. » dit-il.
« – Je suis madame T., dit l’une d’elles, et voici la maitresse de mon mari. Il n’est pas là mais ne va pas tarder. »
Évidemment Monsieur T. ne resta pas longtemps chef de chantier de la CGEE.
Une autre aventure signée DE LAPASSE mérite d’être contée. Un homme d’une forte stature se présente en quête d’emploi de chef de travaux. Il avait bonne apparence vêtu d’une veste en cuir noir. M. DE LAPASSE l’embauche. On lui confie l’électrification du Syndicat de Communes de Ville-sur-Tourbe. L’électrification des communes entrepris depuis 1923 était en pleine réalisation. Les travaux consistaient à construire le réseau moyenne tension 15kV à 20 kV les postes de transformation et les réseaux basse tension. La direction reçut un jour une mise en demeure de l’Ingénieur en Chef du département de la Marne citant de nombreuses malfaçons et notamment des mises en place de poteaux contrefichés. Le poteau d’un côté d’un chemin le contrefiche de l’autre « de sorte que les chevaux peuvent passer mais pas les voitures (le poteau contrefiché est un ensemble utilisé dans les angles constitués par un poteau vertical renforcé par un deuxième poteau fixé dans la partie haute et incliné par rapport au premier). Une enquête fut faite sur place. Les travaux avaient été menés en dépit du bon sens. On apprit que ledit chef de travaux embauché pour sa belle allure était auparavant balayeur chez Potin.
J’apprenais peu à peu les différentes techniques. Fondations Poteaux béton Pylônes métalliques. Calcul et réglages des conducteurs.
A la fin de l’année mes appointements passèrent à 1000 francs par mois. C’était en 1928. Au mois d’avril je fus envoyé adjoint au chef de chantier à Caumont-L’éventé à l’ouest de Caen. J’y voyais les techniques d’un point de vue moins théorique. J’eus à faire du piquetage haute et basse tension. Mais ce qui me surprit le plus au moins la première fois fut la recherche des autorisations. Il fallait aller chez les propriétaires agriculteurs surtout éleveurs dans la région leur montrer l’emplacement des poteaux sur leur terre vérifier que cela ne leur apporte pas trop de gêne et leur faire signer une autorisation de passage qui était ensuite enregistrée. Mais on était en Normandie. J’arrivais dans la cour de la ferme. Il faisait chaud et la première parole qui m’était adressée c’était:
« – Un coup de ber mon gars ? ». Le ber c’était le cidre de deuxième ou troisième jus qui devient noir dans la bouteille au bout d’une petite heure. Mais là il ne noircissait pas. Je buvais une lampée à même la bouteille que je remettais au fermier qui y buvait la passait à sa femme puis au fils puis aux ouvriers de ferme puis elle me revenait et ainsi de suite jusqu’à la fin du cidre. Mais ce n’était pas fini.
« – On va prendre le café gars !
– Bien sûr »
On entrait dans la salle. Près du feu de la cheminée il y avait la cafetière en fer blanc qui contenait une dizaine de litres car le café était fait pour une semaine. On s’asseyait à la table. Deux verres que le fermier remplissait de café et l’on parlait tout en buvant. On parlait de tout du temps des bêtes de la récolte sauf de ce pourquoi j’étais venu bien que mon interlocuteur le sut parfaitement. Mais chaque fois que j’avais bu un peu de café il refaisait le plein avec du calva. Je n’osai plus boire mais il fallait être poli. Enfin au bout d’une large demi-heure on aborda le sujet. Il connaissait l’emplacement des poteaux puisqu’il y avait été mis un piquet numéroté. Tout allait bien. Il signa et j’allai chez le suivant. Même scénario café calva renouvelé et ainsi de suite jusqu’au soir. J’avais toutes mes autorisations et aussi la plus grande difficulté à marcher en ligne droite. Je restai à Caumont jusqu’au mois de juillet.
Après les vacances je fus envoyé vers octobre effectuer un piquetage d’exécution d’une ligne haute tension en Bretagne de Châteaulin à Landerneau. J’y restai deux mois et y fis connaissance avec un crachin continuel. Mal équipé mes souliers restaient secs une petite heure le matin. Mes déplacements dans la Bretagne bretonnante me permirent de voir le sous-développement qui régnait encore à cette époque. Le plus souvent les maisons au sol en terre battue une succession depuis la porte de la salle avec le feu puis de chaque côté les lits bretons et au bout l’étable. Je retournai à Paris peu avant Noël.
Mes appointements furent portés à 1250 francs et avec double mois en fin d’année. La vie devenait plus facile. A la fin du mois de janvier je fus pressenti pour aller à Lyon renforcer le service « Ligne » de la succursale. Après quelques hésitations dues en partie à ce que mon acceptation m’éloignait d’Albert et de ses cousines. Je résolus de quitter le siège pour la succursale. Cela en effet me permettait d’augmenter mes connaissances professionnelles. A Lyon pas de division commerciale Études Travaux. Le service « Ligne » établissait les devis faisait les études et dirigeait les travaux. Je libérais ma chambre et le 8 février 1929 prenait le train pour Lyon. J’y arrivai par un matin quasi-printanier ce qui me fit penser que 450 kilomètres plus au sud me rapprochait du climat méditerranéen. Mais deux jours après le froid s’installa pour un mois avec des températures souvent proches de -20°.

J’avais trouvé une chambre rue Victor Hugo dans l’appartement d’une femme âgée qu’on sous-louait trois pièces. Au bout d’une huitaine de jours le chauffage s’arrêta de fonctionner comme chez beaucoup de Lyonnais qui utilisaient pour cela le gaz. A cette époque le gaz provenait de la distillation de la houille et était très chargé en humidité qui se déposait dans les tuyaux. Le froid fut si vif que cette eau en se gelant obstruait le passage du gaz. Je mettais sur mon lit pardessus et tapis pour me garantir du froid. Je n’y restai d’ailleurs pas longtemps. M. EGER mon chef de service me trouva dans la maison qu’il occupait avenue Jean Jaurès une chambre très agréable beaucoup plus près de la succursale sise à ce moment-là également avenue Jean Jaurès.

Le froid qui dura jusqu’à la mi-mars m’avait détourné de toute visite de Lyon. En dehors de l’itinéraire Victor Hugo – Place Bellecour – Rue de la Barre – Pont et rue de la Guillotière jusqu’à l’avenue Jean Jaurès je ne connaissais pas grand’ chose. Les dimanches j’allais me réchauffer au café Morel Place Bellecour près de la rue de la Ré où je fis connaissance de quelques étudiants non lyonnais.
C’est vers cette époque qu’arriva à la succursale un jeune ingénieur D., EEM comme moi affecté au service Poste. Il était marié et père d’une toute petite fille. Avec lui je fréquentais le Perroquet une des cinq ou six boites de nuit de Lyon. Mais j’éloignai de plus en plus mes relations avec lui car c’était un alcoolique invétéré. Il m’avait été raconté que pour les fêtes de Noël sa femme était allée avec sa fille rejoindre ses parents à Paris il n’avait pratiquement pas dessoulé pendant ces huit jours. Il arrivait au bureau à huit heures et demi. Sa dactylo l’aidait à monter et à s’asseoir à son bureau. A Pâques il fit pire. Sa femme ayant rejoint sa famille il passa, en état d’ébriété avancé un contrat avec une demoiselle de petite vertu:
« – Tu feras ce que tu voudras chez moi à condition d’y faire le ménage ».
Cela procura une grosse surprise à sa femme qui trouva en revenant chez elle une femme et un homme inconnus dans son lit.
Plus tard allant pour affaire chez un client, la conversation dévia sur l’œnologie. Las ! elle se poursuivit dans la cave remarquable du client d’où il ne purent s’extraire qu’à une heure avancée et à quatre pattes. Il avait toutefois emprunté au client dans l’euphorie du Tatien cinq cent francs qu’il oublia de rendre. Le client l’ayant signalé à la succursale D. fut renvoyé.
Le service Ligne de la CGEE Lyon était dirigé par Monsieur EGER d’origine suisse un homme charmant assisté par BANNICOU [?]. Il y avait une grosse surcharge en hiver et c’est pour cela que j’avais été affecté à l’aide. L’aire d’activité de la succursale était assez vaste. Au nord la Bourgogne jusqu’au département de la Nièvre, l’Auvergne et la région Rhône-Alpes.
J’eus à mettre au point toutes les étude en retard et restai pour cela à Lyon que j’appris les jours de congé à connaitre. Lyon était une belle ville. On y trouve des coins très pittoresques dans le vieux Lyon les traboules de la Croix-Rousse, un centre très actif notamment rue de la République, « Rue de la Ré » comme on dit à Lyon.
Mais c’est avant tout le pays du bien-manger. Même en dehors des maisons de haute classe comme à cette époque chez la mère Brasier on mangeait bien beaucoup et pas cher. Sur les conseils d’un collègue je prenais mes repas chez Léon dans une petite rue du côté des quais de Saône. On descendait trois marches et on se trouvait devant Léon assis à sa caisse et on faisait le « zanzi » obligatoirement. Celui qui perdait payait une tournée: « deux Byrrh ». C’est ainsi que Léon absorbait un litre de Byrrh à midi et un litre le soir. Cela lui valait une superbe trogne toute rouge. Sa femme qui cuisinait fonctionnait au vin blanc également à haute dose. Le premier repas que j’y pris m’avait considérablement étonné: hors d’œuvre au choix et à volonté sur trois plateaux successifs le premier de crudités le second de poissons harengs crevettes anchois le troisième de charcuterie pâtés rillettes saucisson puis venait une entrée (ce jour-là un pigeon aux petits pois) ensuite rôti fromage dessert le tout avec une bouteille de beaujolais. On payait cela 5,5 francs à condition d’acheter un carnet de 20 tickets de repas autrement c’était 6 francs. Un repas beaucoup moins riche se payait alors à Paris une dizaine de francs. C’est vers cette époque qu’il m’arriva la seule aventure « éthylique » de ma vie. A cette époque on faisait la « semaine anglaise » c’est-à-dire que le samedi on ne travaillait que pendant la matinée et la coutume avait été prise à la sortie vers midi de se réunir dans un café du Cours de la Liberté les ingénieurs des filiales CGEE de Lyon dont les bureaux n’étaient pas très éloignés CGEE Câbles de Lyon Ateliers de Delle …
Un certain samedi on se fit diverses politesses chacun offrant une tournée de pastis et la mode était à ce moment là de les boire sec sans eau. Nous nous trouvâmes une bande de sept ou huit à avoir absorbé sept pastis. On décide que l’on ne pouvait se quitter ainsi et nous allons manger dans je ne sais plus quel restaurant. J’étais en verve étonnamment et au moment du fromage je me levai fis un discours extravagant qui déchaina l’enthousiasme et que je concluais en disant:
« – Une journée pareille ne peut pas se terminer d’une façon ordinaire ! Les gars nous partons pour Marseille manger une bouillabaisse ! »
Puis ce fut le noir je ne me souvins plus de rien et me réveillai dans mon lit à 13 heures le dimanche. J’appris après qu’on m’avait amené en taxi puis monté tenu par les pieds et les bras (sous l’œil étonné de ma propriétaire). Déshabillé et couché je n’ai jamais bu une goutte de Pernod depuis.
Vers le mois d’avril j’eus à m’occuper directement des chantiers notamment à Bligny-sous-Ourches où la CGEE Lyon électrifiait les communes du Syndicat de Bligny et fis plusieurs séjours dans ce bourg. La Bourgogne est un pays du bon « manger » et du bon « boire ». Bligny est dans la région de Beaune Meursault Nuits Saint Georges. Il nous arrivait quelques fois lorsque les travaux nous y conduisaient de prévenir la veille un restaurant dans un petit village dont la grand’ rue était longée par un petit ruisseau de notre venue le lendemain. Et là nous attendait le chef de chantier et moi des truites et un lièvre accompagnés par un bon vin du coin Vosne-Romanée Clos Vougeot.
C’est dans ce petit village que j’ai vu une activité qui a surement cessé: le collecteur de sangsues. C’était un vieux du pays qui s’asseyait sur la berge du ruisseau et trempait pieds et jambes dans l’eau? Au bout d’un certain temps il retirait ses jambes auxquelles étaient agrippées des sangsues qu’il détachait pour les vendre aux pharmaciens. Elles étaient utilisées pour faire des saignées.
L’électrification rurale commencée en 1923 était un travail de routine qui ne présentait pas des grosses difficultés. L’alimentation se faisait avec des lignes à moyenne tension 15 kV ou 30 kV. Des postes de transformation dont la puissance avait été initialement fixée à 5 kilowatts partaient des lignes en basse tension (110 V) sur poteaux suivant les rues du village ou du bourg et alimentant les différentes maisons. Il ne faut pas s’étonner de la petitesse de ces puissances. On n’utilisait l’énergie électrique uniquement pour l’éclairage. Et dans les villages la plupart des abonnés ne faisaient installer qu’une seule lampe d’un puissance baptisée alors de dix bougies (une vingtaine de watts).
Dans les tous débuts les ventes de courant n’atteignaient pas le salaire des releveurs de compteurs (compteur d’une puissance de 500 watts). Il faut dire qu’à cette époque on s’était émerveillé d’un chiffre de consommation national de 4 milliards de kilowatt heure alors que la consommation actuelle est cinquante fois plus élevée. Le fer à repasser électrique commençait à faire son apparition et de toutes les succursales CGEE seule celle de Nice vendait des réfrigérateurs de la marque « Frigidaire ». Ces « frigos » étaient achetés par des étrangers venant vivre sur la Cote et rachetés par la CGEE à leur départ. Il était admis que le marché potentiel français était si faible qu’il ne permettait pas d’entreprendre une fabrication rentable.
Tout cela fait que les travaux lignes exécutés à Lyon étaient presque des travaux de routine Basse Tension Ligne 15 kV à 30 kV.
L’intérêt que j’avais cru trouver dans les travaux de la succursale diminuait énormément d’autant plus que l’activité elle-même décroissait. En automne mon collègue de Paris, QUATREHOMME, de passage à Lyon eut avec moi une conversation qui changea tout pour moi. Le chef de service M. BIERI était parti. QUATREHOMME le remplaçait. Il avait besoin d’aide. Est-ce que cela m’intéresserait de revenir à Paris. Il me proposait un traitement de 1650 francs au lieu de 1250 que j’avais à Lyon. Je n’hésitai pas une minute j’acceptai et quittai Lyon pour la Toussaint. Grace à l’intervention d’amis d’Albert je trouvai une chambre rue Saint Vincent de Paul près de la gare du Nord.
J’avais juste repris ma place dans les bureaux du 48 rue de la Boétie qu’un matin DUPONT le chef de service chantier chargé de l’électrification rurale vint trouver QUATREHOMME affolé:
« – Vous pouvez me prêter quelqu’un de sérieux pour une étude de ligne 30,000 V dans l’Aube? Le piqueteur qui devait la faire vient de donner sa démission et je n’ai personne pour le remplacer avant février ! »
On me demanda si je voulais bien et je partis pour Troyes exécuter le piquetage du Syndicat de Bouilly. J’entrai en contact avec le client dont le siège était à Troyes. Il fut convenu que tous les jeudis je viendrai présenter les piquetages (Plans et Carnets) effectués dans la semaine pour approbation. Où me fixer ? A Troyes j’aurais plus de choix et plus de confort mais je n’avais pas de voiture et ne savais pas conduire. La première commune où se trouvait le poste d’où la ligne partait était tout près de Troyes mais au fur et à mesure que le piquetage avancerait j’aurais à parcourir des distances de plus en plus longues. Je décidai de me fixer dans les communes où je pouvais me loger au fur et à mesure de l’avancement. Pour me déplacer j’achetai une bicyclette d’occasion. J’embauchai ensuite un aide indispensable pour porter les piquets et le matériel tachéomètre et pied de l’appareil et surtout pour tenir l’extrémité de la chaine. La ligne débutait à la Rivière-de-Corps sur la route nationale de Troyes à Sens à trois kilomètres de l’agglomération puis passait à Laines-aux-Bois où je pus trouver un restaurant où me loger. Il n’y avait pas une semaine d’écoulée que mon aide dut rentrer à Troyes. Il avait été si heureux de trouver du travail qu’il avait fêté cet évènement et attrapé ce que nous appelons une MST. Je trouvai facilement à le remplacer et le piquetage avança vers Saint-Pouange Roncenay Saint-Jean-de-Bonneval Fays-la-Chapelle. J’avais quitté mon gîte à Laines-aux-Bois pour un autre à Crésantignes. Je ne payais pas cher mais le confort y était extrêmement limité le chauffage dans la chambre inexistant et nous étions en décembre. Je passai le premier de l’an à Paris chez Albert et avançai début janvier vers Saint-Phal puis Chamoy. Alors arriva du siège un collègue piqueteur de chantier qui me remplaça. Je regagnai Paris où l’on m’attendait avec impatience car le bureau était surchargé d’études.
C’est à cette époque qu’un soir en sortant de la CGEE je rencontre rue de la Pépinière TIMBEAU. Joie et apéritif. Nous étions très intimes trois ans d’école en internat six mois ensemble à Saint-Maixent.
« – Que fais-tu ? »
J’expose ma situation.
« – Et toi ?
– Je suis à la Compagnie du Midi. Mon père est gérant des propriétés d’une administration de la Compagnie qui m’y a introduit. Le boulot n’est pas intéressant et je ne gagne pas des masses.
– Combien ?
– Sept cents francs par mois.
– Viens dès que tu pourras à la CGEE. Demande le service études lignes. Je pense que tu pourras avoir le double. »
C’était un jeudi soir. Il se présenta le vendredi matin. Le soir il donnait sa démission à la Compagnie du Midi et débutait à la CGEE le lundi.
Outre les études d’exécution pour les divers syndicats de communes en cours (l’électrification rurale battait son plein) l’étude de la ligne 220 kV L’aiguillon [?] Distré de 160 km, un projet était à remettre pour l’électrification de la ligne de chemin de fer d’Annemasse à Sixt. Nous étions trois plus un débutant. C’est alors qu’un lundi matin M. GOLDSMITH directeur vient dans le bureau et nous dit à QUATREHOMME et moi:
« – Combien vous faut-il de temps pour étudier et me donner le poids d’un pylône de 120 mètres de haut en arrêt d’une ligne importante ? »
Puis il fait le tour du bureau de dessin pendant que nous nous concentrons. QUATREHOMME et moi nous arrivons à penser qu’en quinze jours on pourrait donner un résultat.
« – Bon, répond M. GOLDSMITH (il était neuf heures du matin), le client est dans mon bureau. Vous me donnez poids et prix à onze heures. A tout de suite. Ah j’oubliai comptez sur du Câble Bronze de 238% ».
C’était tellement anormal nous n’avions aucune base de comparaison. Je suggérai d’établir une courbe de poids pour des pylônes de lignes à 150 kV d’arrêt câbles de 238 de hauteur croissantes de lignes déjà étudiées. On arriva à trouver des poids de pylônes de 24, 27, 30 jusqu’à 36 mètres. On était loin des 120 mètres. La croissance du poids paraissait en gros parabolique. Pouvait-on extrapoler ? On n’avait pas le choix. On prit en plus une marge de sécurité et à onze heures apportions le poids 180 Tonnes.
Le directeur de la société Marnaise nous passa la commanda des études. M. GOLDSMITH en venant nous l’annoncer nous fit part de ses désirs:
« – Je veux quelque chose qui nous fasse une grande publicité. Soignez l’aspect. Ne vous inquiétez pas trop du résultat de l’affaire. »
C’est moi qui en fut chargé. Un géomètre fut envoyé sur place pour relever le profil. Sur la Rive droite à Port-Jérôme le terrain était plat très légèrement au dessus du niveau de la Seine. Sur la rive gauche à Quillebeuf l’emplacement du pylône était à une trentaine de mètres plus élevé. Les Ponts et Chaussées indiquant que les câbles devaient être à la hauteur normale au dessus du plus haut voilier allant au port de Rouen, le Jeanne d’Arc avec 45 mètres. J’adoptais pour les membrures une constitution en poutre composée à quatre corniers ce qui avec un empattement de 17 mètres donna à l’ensemble une allure de petite Tour Eiffel. On accédait par un escalier à une première plateforme à 45 mètres d’où l’on atteignait le sommet par des échelles avec une plateforme tous les dix mètres. On consulta pour l’exécution de la charpente les Établissements Besson à Montereau. Le projet fut accepté par le client tant au point de vue technique que financier.

hauteur 120 mètres – poids 180 tonnes
Ceci se passait pendant l’automne 1930. D’autres préoccupations d’une tout autre nature s’étaient introduites dans mon existence. Pendant mon séjour parisien j’allais souvent passer des dimanches chez Albert. Il est bien vrai que l’amitié qui nous liait depuis la sixième au lycée de Bordeaux y était pour quelque chose mais il y avait une raison qui prenait de plus en plus d’importance. C’est que je rencontrais chez lui sa cousine par alliance Denise SCHNEIDER dont le caractère le comportement et le physique me plaisaient de plus en plus.

Cela a été aussi une raison importante de l’acceptation de mon retour immédiat de Lyon à Paris. Albert travaillait à ce moment là rue de la Baume très près de la rue de la Boétie. Nous mangions très souvent ensemble à midi et prenions le café en jouant au jacquet. Au cours de ces rencontres nous organisions le dimanche: cinéma théâtre sorties où nous nous trouvions moi-même Simone et Albert et les cousines et surtout Denise. Que peut-il arriver lorsqu’un jeune homme et une jeune fille se plaisent s’attirent se désirent ? Je lui demandai de devenir ma femme ce qu’elle accepta avec joie. Et il fut décidé que le dimanche suivant j’irai chez ses parents formuler ma demande en mariage. Tout se passa très bien. Suivant les coutumes de l’époque je devins le fiancé. J’étais invité chez les beaux-parents tous les dimanches. J’achetai la bague de fiançailles avec un brillant d’environ un carat. Tous les dimanches matin j’avais rendez-vous au terminus de l’autobus 49 Aubervilliers Gare du Nord. Nous allions bien sagement à la messe à Saint Vincent de Paul. Puis nous faisions une petite promenade ou prenions l’apéritif et retournions à Aubervilliers.
L’exposition Coloniale déployait son faste à Vincennes et j’y emmenais ma fiancée et sa sœur souvent. La tante Marguerite pendant ce temps là cherchait un appartement libre pour les futurs époux et en trouva un au 15 de la rue du Midi dans une maison de belle apparence mais au confort limité. Pas d’ascenseur. Pas de chauffage. je m’employai à le mettre en état. Installation du chauffage central. Installation de la salle de bain financée par mon beau-père. Peinture et tapisserie de notre chambre. Le tout devait être fini pour la fin juillet notre mariage ayant été fixé au 31 de ce mois.





En haut à gauche: Maurice SCHNEIDER, Marie LÉONARD avec derrière eux Auguste CHAMPÈS son époux et Fernande PUYRAVAUD son épouse
En haut au milieu: Auguste CHAMPÈS et Fernande PUYRAVAUD
En haut à droite: André SCHNEIDER et Rose PEYROUX qui se marieront 3 ans plus tard
En bas à gauche: un inconnu et Marie SCHNEIDER « Tante Nénette »
En bas à droite: Albert GUIBERT, deux inconnus, et son épouse Simone BOULLAN
Denise venait souvent me retrouver pendant que j’effectuais ces travaux et cela nous donnait des moments de plus d’intimité que chez ses parents. Occupé par ces travaux, avec en plus à étudier le voyage de noce que nous avions choisi en Suisse les préparatifs du mariage choix du restaurant invitations le temps passa très vite.

Au 15 de la rue du Midi à Aubervilliers étaient terminés l’installation du chauffage central alimenté par une cuisinière spéciale, la salle de bain et notre chambre. Avec un organisme suisse j’avais préparé notre voyage de noce. Une quinzaine de jours en Helvétie le reste de nos vacances devant se passer à Aix-les-Bains. Tout ce qui concerne le mariage avait été pris en compte par mon beau-père et ma belle-mère: trousseau, meubles chambre et salle à manger et repas au restaurant MARGUERY qui était un grand de l’époque.
Après l’église puis la mairie à Aubervilliers la noce se dirige vers la rue d’Hauteville où nous attendait un repas. L’après midi se poursuivit en dansant et je fus très étonné d’apprendre vers sept heures qu’on allait nous servir le vrai repas qui fut « gargantuesque » et finit largement après dix heures. Ce qui fait que nous ne rejoignîmes notre appartement qu’à presque minuit l’estomac barbouillé et en mauvaise forme. Drôle de nuit de noce. Très courte car nos places étaient retenues dans un train qui partait pour Bâle à sept heures du matin. Nous ne restâmes pas à Bâle sur les conseils de l’agence de tourisme suisse à Paris et nous rendîmes à Lucerne qui est une ville splendide de pittoresque. La recherche d’un hôtel faisant restaurant ne dura pas longtemps. Le prix indiqué pour les repas de 2,50 francs suisses nous parût correct. Le franc suisse valait 5 francs français à Paris à l’époque. Un repas convenable revenait à environ une dizaine de francs. Nous nous installâmes dans notre chambre et vers 19 heures descendirent pour manger. A la française nous commandâmes deux hors-d’œuvre variés et une bouteille d’eau minérale. Le service était long car au bout d’un quart d’heure nous n’étions pas encore servi. Je regardai la carte pour choisir le plat suivant quand j’eus un coup de cœur. Écrite en allemand je l’avais très superficiellement parcourue. Mais en faisant plus attention je vis que le prix de 2,50 francs correspondait à un plat ou à la bouteille d’eau minérale. Deux hors-d’œuvre deux plats de viande deux légumes deux desserts la bouteille d’eau neuf fois 2,50 francs soit 112,50 francs français. On allait être obligés de rentrer bien avant le temps prévu. Enfin les hors-d’œuvre arrivèrent. Pour notre plus grande stupéfaction sur un plat qui faisait bien soixante dix centimètres de long dans une multitude de petites assiettes. Toutes sortes de crudités des légumes six œufs durs six tranches de rôti de porc six tranches de rôti de veau avec de la mayonnaise des pâtés. Nous n’avions aucune idée de la restauration en Suisse allemande. Les clients ne prenaient qu’un plat. Un client commanda une nouille. On lui en apporta la valeur d’une bonne livre nageant dans de la sauce tomate et du fromage. Il s’en alla après avoir tout dévoré. Le lendemain nous avons essayé de manger dans un restaurant italien. Il convenait mieux à nos habitudes et à nos prix.

Nous remontâmes en bateau le lac des quatre cantons jusqu’à Flüelen où un train de montagne nous éleva jusqu’à Andermatt. Nous y arrivâmes en fin de journée par un temps superbe qui nous permit d’admirer de splendides paysages de montagne à une altitude d’environ 2000 mètres.

Petit déjeuner à l’allemande montagne de « brötchen » petits pains délicieux chocolat ou « café mit milch » dans des pots d’au moins deux litres. Mottes de beurre de plusieurs livres. Nous partîmes avec un car d’assez de bonne heure vers le col de la Furka dans un environnement grandiose.

Nous fîmes halte vers onze heures et partîmes à pied par un petit sentier pour atteindre le glacier où le Rhône prend sa source: « Rhonegletscher ».

Au retour sur la route environ midi on décide de manger à l’unique restaurant du glacier du Rhône où nous eûmes une certaine surprise. Après la porte d’entrée se trouvait une immense salle avec au milieu une allée assez large allant jusqu’à l’autre extrémité et de chaque côté des tables. Il n’y avait aucun client et à notre entrée dans l’allée centrale un orchestre entama la marche nuptiale d’où vînt notre surprise. Après un très bon repas nous attendîmes le prochain car qui nous conduisit en descendant la vallée de l’Aar à Meiringen puis Interlaken ou nous séjournâmes deux jours.

Visite du Lac de Thoune et de Brienz.

Et le lendemain départ pour Mürren par un petit chemin de fer normal dans la vallée puis à crémaillère dans les parties hautes en passant par Lauterbrunnen.

Le temps superbe à notre départ changea totalement. A Mürren nous étions en plein brouillard et il faisait froid. Le service touristique suisse de Paris m’avait prévenu que si le temps était couvert ou brumeux à Mürren cela ne valait pas la peine d’aller par le trajet souterrain ou plutôt sous glacier au pied de la Jungfrau. C’est ce que nous fîmes et nous restâmes à l’intérieur à boire du chocolat chaud en attendant le départ du train d’une autre compagnie qui rejoignait Interlaken en passant par Grindelwald. Nous quittâmes Interlaken pour Montreux par le chemin de fer et arrivâmes en bordure du Léman par ce que les Suisses appellent le pays d’en haut, à Château d’Œx.

Avant la descente assez rapide on a une vue remarquable sur le lac. Là le parler les habitudes la nourriture des restaurants étaient redevenus français.

Viste de Montreux Vevey puis départ par bateau pour Genève. C’est là que finit notre voyage et la quinzaine qu’il avait duré. Nous décidâmes de passer les huit jours encore disponibles (à cette époque nous n’avions que trois semaines de vacances) à Aix-les-Bains. Nous y bénéficiâmes d’un temps d’été exceptionnel qui nous permit outre la promenade au bout du lac du Bourget de visiter Annecy et son lac et la Grande Chartreuse et nous remirent le cap sur Aubervilliers.
Là il fallait organiser un nouveau genre de vie. Denise occupait chez son père une place de facturière et partait tôt le matin. Moi j’avais à prendre le tramway pour aller à la porte de la Villette et de là le métro pour la station Miromesnil avec changement à la chaussée d’Antin. Je revenais le soir vers sept heures un quart. L’appartement n’avait d’aménagé que notre chambre. Restait à faire la cuisine le salon la salle à manger le couloir et installer le chauffage central car il n’y avait aucun moyen de chauffage sauf une cheminée dans la salle à manger. Et on élaborait des projets mais leur réalisation fut brusquement interrompue. Denise ne se sentait pas bien. Son état s’aggrava au point qu’elle resta couchée chez ses parents Rue des Gardinoux. M. TRONCIN le médecin diagnostiqua une septicémie et me prenant à part me dit:
« – C’est très grave. Vous avez la veine que depuis quelques mois on a trouvé un traitement par des sels d’or à condition que le malade n’ait absolument rien au poumon. Souvenez-vous c’est de cela qu’est morte la jeune actrice allemande Lya DE PUTTI. »

Je ne me souviens pas le genre d’examens qui fut fait de ses poumons mais quand j’allais chez M. PERRE le pharmacien chercher les résultats, je poussais un ouf de satisfaction quand il me dit: « Il n’y a absolument rien ».
On appliqua le traitement et au bout de quelques jours elle entra en convalescence mais très affaibli. On décide de lui faire passer un mois dans une pension à Saint-Jamon [?] sur la route de Loges. Son état s’améliora et début décembre elle pût reprendre toutes ses activités.
J’entrepris à mes moments libres de finir l’aménagement de l’appartement Plafonds peinture papiers peints. La salle à manger d’abord puis le couloir en enfin le salon qu’il nous fallut meubler achat d’un divan d’une bibliothèque de sièges de bibelots.
La vie avait repris sa routine. Nous n’avions pas de problème financier: je gagnais deux mille francs par mois Denise mille deux cents. Tout allait bien lorsqu’un matin de février Denise me dit :
« – J’ai du retard. Je me demande si je ne serais pas enceinte ».
Cela fut confirmé et l’on compta qu’une naissance se produirait dans les premiers jours d’octobre et nous passâmes des soirées à envisager l’avenir avec un seul traitement (car il n’était pas question que Denise reprenne son activité dans la maison SCHNEIDER), à chercher des prénoms, à déterminer ce qu’il faudrait acheter voiture d’enfant berceau vêtements.
A la CGEE j’avais eu de gros changements d’activité. Aux environs de Noël dernier M. GOLDSMITH le directeur général était venu dans notre bureau et nous avait dit:
« – Je vous apporte un cadeau pour la nouvelle année. Nous allons avoir à électrifier le tronçon Vierzon Argenton-sur-Creuse de la ligne Paris Toulouse. Il y a trois ans de travaux. »
Jusqu’à ce moment la seule entreprise s’étant occupée d’électrification de chemin de fer était les Grands Travaux de Marseille qui en avait pratiquement le monopole. Il avait fallu toute l’astuce de M. GOLDSMITH pour décrocher cette commande. Mais à la CGEE personne n’était au courant ni au point de vue études ni au point de vue exécution. QUATREHOMME et moi décidèrent d’aller, avec un permis de circulation sur les voies, passer quelques jours à Tours pour voir les installations réalisées par GTM pour le P.O. [?]. Nous nous installâmes à Montlouis et parcourûmes les voies étudiant les installations de sectionnement, d’équipement tendeurs, les aiguillages, les voies secondaires.
De retour à Paris nous nous plongeâmes dans les notes de calculs que nous avait donné le chef des études du PO. Le chantier avait été confié à PERRET un ingénieur suisse qui s’occupait auparavant de grandes lignes. Il avait pour adjoint CROTTAZ suisse également qui avait une grande connaissance du terrain et des hommes mais aucune formation technique. C’est Madame PERRET qui lui faisait étudier les mathématiques et la mécanique et je me souviens qu’il disait:
« – Tudieu, c’est plus facile de lever dix pylônes que d’étudier cela ! ».
Il fut décidé d’étudier et de construire le raccordement à Vierzon plus tard et de commencer par la voie courante. Je fis donc procéder à l’exécution des premiers plans de voie courante et des carnets de piquetage correspondants. Ces derniers comportaient pour chaque appui le type d’appui le type de console la hauteur d’attache des consoles la distance à l’appui du point de suspension le type d’anti-balançant etc …
En alignement il n’y avait aucune difficulté la portée est de 63 mètres. Les distances de suspension alternent de façon que le fil de contact soit légèrement en zigzag pour que le pantographe ne soit pas en contact toujours au même point avec le fil de contact de façon à répartir l’usure du pantographe sur toute sa largeur.
Mais en courbe il en est tout autrement il faut tenir compte des dévers (égal à 106/R). En plus si la ligne passe sous un passage supérieur (appelé « PS ») les câbles porteurs doivent être abaissés sans dépasse pour le contact la cote minimale de 4,61. C’est ce qui se produisit dès le premier carnet. Il y avait un PS en courbe. Une quinzaine après l’envoi au chantier je me trouvais comme tous les lundis matin chez M. SEMELLE le Directeur Technique pour faire le point lorsqu’arrivent PERRET et CROTTAZ. PERRET pose un énorme dossier sur le bureau de M. SEMELLE et dit d’une voie grave:
« – Nous ne pouvons continuer et vous prions de nous confier CROTTAZ et moi un autre chantier. Le carnet de piquetage est bourré d’erreurs. Nous avons été obligé de reprendre toutes les cotes. Il nous est impossible et de diriger le chantier et de refaire les études. »
Je vois le visage de SEMELLE se durcir. Il dit:
« – Nous allons dans une salle particulière pour étudier cela en toute tranquillité ».
J’étais sûr de moi et devant SEMELLE j’explique comment les cotes devaient se calculer en tenant compte du dévers de l’abaissement sous PS et du décalage des fils de contact. Le visage de SEMELLE s’éclairait peu à peu. Il nous dit:
« – Bon, je vous laisse mettre tout cela au point ».
PERRET et CROTTAZ étaient un peu confus mais je ne fis aucune observation désagréable surtout tant que SEMELLE était présent. Cet exposé fit que dès lors ils eurent une confiance absolue en moi et nous devinrent très bons amis.
Mais QUATREHOMME et moi n’avions eu aucune idée de la masse de travaux d’études et de dessins à exécuter d’autant que QUATREHOMME eut à s’occuper de la conception et de l’étude des trains de travaux Train de bétonnage (nécessité de pouvoir réaliser 100 m3 à l’heure sans que bétonnières et autres appareils dépassent le gabarit) Train de déroulage Train de mise en place Échelle sur voie etc … Cela entraina une augmentation considérable du personnel. J’eus douze ingénieurs et une cinquantaine de dessinateurs. Études et travaux se poursuivirent jusqu’en 1935 sans histoires avec en supplément l’équipement de la gare militaire de Neuvy-Pailloux où se trouvait l’artillerie sur voie ferrée (ALVF).
Cependant la grossesse de Denise arrivait à son terme. Il avait été décidé que l’accouchement se passerait Rue des Gardinoux chez les parents de Denise et que ce serait Madame LANGLOIS sage-femme qui y procéderait. Le dimanche 2 octobre nous quittâmes la rue du Midi. J’allais à la CGEE le lundi mardi mercredi mais le jeudi matin les premières douleurs se faisant sentir je téléphonai et restai à la maison à attendre et rien ne se produisait. Madame LANGLOIS faisait marcher Denise d’une chambre à l’autre sans arrêt sauf pour lui faire prendre des bains de siège à la vapeur et quelques douleurs passagères mais pas les vraies. Ce n’est que le samedi Denise étant exténuée que l’événement se produisit. Nicole était née.

Dans le début de Novembre nous réintégrâmes la rue du Midi en poussant le landau. La vie n’était pas de tout repos pour Denise. Nous étions au cinquième. On remisait le landau dans une pièce du rez-de-chaussée destinée à cet usage mais il fallait monter le bébé dans les bras et le sac à provision de l’autre.
Je travaillais encore le samedi matin (ce que l’on appelait « faire la semaine anglaise ») ce qui fait que je ne pouvais accompagner Denise au marché. La vie était assez monotone le bébé nous empêchant toute sortie. Chaque dimanche était passé rue des Gardinoux avec souvent Albert Simone et la petite Jacqueline.

Rue des Gardinoux à Aubervilliers en 1933 dans la cour de l’usine :
Marie-Thérèse SCHNEIDER, Jean PEYROUX, Denise SCHNEIDER, Albert GUIBERT, Simone BOULLAN, Jacqueline GUIBERT

…au milieu Marguerite PUYRAVAUD , entourée de Victor SCHNEIDER à gauche et à droite sa sœur Fernande PUYRAVAUD, mère de Denise SCHNEIDER
Comme Albert et Simone habitaient avenue de la République c’est-à-dire tout près de chez nous les contacts entre les deux cousines étaient fréquents et en belle saison quasi journaliers dans le jardin public où elles menaient Jacqueline et la petite Nicole prendre l’air et plus tard jouer toutes les deux.

C’est à cette époque que suivant les conseils d’une de mes professeurs je décidai de préparer une licence de Sciences. Un ingénieur des chemins de fer de Paris-Orléans avec qui j’étais en contact pour les études d’électrification qui suivait la même voie me donna tous les renseignements. Je m’inscrivis aux cours de M. VALIRON chargé de Mathématiques générales. Cours auxquels je ne participai pas bien entendu. J’avais les cours polycopiés et chaque semaine moyennant une petite redevance l’énoncé des problèmes proposés m’était communiqué par un employé de la faculté. Je lui faisais parvenir ma copie qu’il remettait à M. VALIRON et la semaine d’après j’avais ma copie corrigée. Mais cela me prenait beaucoup de temps. Tous les soirs de neuf heures à minuit et souvent pendant le week-end. Ce n’était pas très drôle pour Denise. De son côté Albert était très occupé par sa licence de droit. Je n’étais pas une exception dans la famille. Je passai avec succès écrit et oral et eut ainsi mon premier certificat. Les années suivantes je présentai Mécanique rationnelle puis Mécanique appliquée qui me posa un problème car ce certificat n’existait pas dans l’académie de Paris et dus m’inscrire à Lille et y passer écrit et oral.
L’année d’après je fis à Paris Électricité Générale et ayant quatre certificats détenait à l’époque la licence de Sciences. C’était en 1935.


Entre temps j’avais appris à conduire et obtenu mon permis de conduire car mon beau-père avait eu l’idée qu’il serait intéressant de pouvoir faire des promenades le dimanche et avait acheté une voiture Renault modèle 1929 type Limousine 23 chevaux plafonnant à 78-80 kilomètres heure. Mais on pouvait y monter sans être trop serré à huit personnes trois à l’arrière trois sur des strapontins et deux à l’avant. Nous y fûmes bien plus nombreux lors des fiançailles d’André avec Rose. Le soir mon beau-père me dit:
« – Jean, voulez-vous nous conduire à Paris ? Je vous offre l’apéritif au café des Princes. »
J’acceptai. A cette époque il n’y avait pas de problèmes de stationnement même sur le boulevard des Italiens où se trouvait « Les Princes ». Je me rangeai le long du trottoir devant les gens attablés à l’extérieur qui virent avec surprise sortir de la voiture une douzaine de personnes. M’étant garé un peu loin du trottoir avant de quitter la voiture je manœuvrai pour la rapprocher. Une petite heure plus tard nous prenions le chemin du retour mais dès que je lâchais l’embrayage le moteur calait. Je fis avec André le tour de la voiture et nous comprîmes ce qui arrivait. En ce temps là les voitures notamment du type Limousine avaient latéralement un marchepied tout le long des deux portes. En manœuvrant je m’étais rapproché du trottoir pour que le marchepied déborde sur ce dernier de sorte que lorsque la voiture était remplie de tout le monde il appuyait tellement sur le trottoir qu’il rendait tout déplacement impossible.
Malgré son aspect ancien cette Renault nous permit bien des promenades dominicales.

Sortie dominicale en 1934 dans la Renault de Maurice SCHNEIDER qui prend la photo. André SCHNEIDER est au volant. La voiture était réputée pour marcher à 70 km/h quelle que soit la pente montante ou descendante ou la charge. De gauche à droite: Jean PEYROUX, Simone BOULLAN et Marguerite PUYRAVAUD, Denise SCHNEIDER, Jacqueline GUIBERT, Fernande PUYRAVAUD, Nicole PEYROUX, Albert GUIBERT.

Au premier plan: Jean PEYROUX, Denise SCHNEIDER, Fernande PUYRAVAUX, X, Marie « Tante Nénette » , Rose PEYROUX, Simone BOULLAN
Au second plan : Mme GUIBERT mère d’Albert, X, Marguerite « Ma kikitte » PUYRAVAUD, Maurice SCHNEIDER, André SCHNEIDER
Photo prise par Albert GUIBERT en 1935
Elle nous amena un dimanche de juin 1937 à Nouvion-en-Thiérache où se tenait la fête des dénaturateurs d’alcool. Mon beau-père qui était président de leur chambre syndicale se devait d’y assister. La fête fut très réussie repas en plein air musique chansons dont une spéciale composée par Jean TRANCHANT. Mais le président se fit railler pour la vétusté de sa voiture tant et si bien que dans la semaine qui suivit la vieille Renault fut remplacée par une Nervastella plus moderne de ligne avec un moteur plus puissant permettant d’atteindre largement les 100 km/h avec huit personnes à bord.

Cependant à la CGEE les études et les travaux d’électrification de la ligne Vierzon Argenton allaient bon train. Il avait été nécessaire d’étoffer le bureau d’études qui comprenait dès lors douze ingénieurs et cinquante six dessinateurs. Sur le chantier l’implantation des poteaux se poursuivait mais le bétonnage des massifs posait des problèmes. La bétonnière du train de travaux ne s’arrêtait jamais au droit du massif à exécuter de sorte qu’il fallait prévoir des goulottes de longueur variable pour amener le béton dans la fouille ce qui entrainait un sensible dépassement des prix de revient et des temps d’exécution. CROTTAZ le chef de chantier alla s’en ouvrir au chef de chantier des GTM à Brive et lui demanda comment il s’en tirait. Il lui répondit:
« – Combien leur donnez vous ?
– Quoi ?
– Oui, combien donnez vous par mois au mécanicien et au chef de train ?
– Rien » répondit CROTTAZ.
« – Alors, ne vous étonnez de rien. Il faut leur donner un peu plus que leur salaire, disons deux mille francs. »
Aussitôt dit, aussitôt fait, et désormais la bétonnière s’arrêtait pile devant chaque fouille. On fit savoir également à CROTTAZ que la qualité des sables et cailloux n’était pas ce qu’elle aurait dû être et qu’ils seraient refusés. Ceux d’une carrière près de Vierzon c’est-à-dire à l’extrémité du chantier étaient convenables. CROTTTAZ s’y servit malgré l’allongement des temps de transport et il n’y eut plus d’observations. Ce n’est que plus tard que l’on fut informé que l’ingénieur en chef de la Compagnie d’Orléans avait d’excellentes relations avec la direction des carrières, relations qui entrainaient le versement de sommes proportionnelles au nombre de mètres cube fournis.
Les travaux de l’électrification de Vierzon Argenton touchèrent à la fin prolongés par ceux relatifs à l’équipement du dépôt de Neuvy-Pailloux dépôt de l’artillerie sur voies ferrées.

Pendant ce temps au bureau d’études on se morfondait dans l’attente de commandes qui ne venaient pas. Le personnel était licencié peu à peu; mais quand on sut que la CGEE n’avait pas été retenue pour l’électrification de Tours – Bordeaux et qu’elle n’aurait comme travaux que la construction de la ligne Éguzon – Poitiers ligne à 90 kV alimentant les postes de transformation de la ligne ce fut bien pis. Nous nous retrouvâmes à douze dessinateurs et quatre ingénieurs. Il fallut attendre 1937 pour que les choses s’améliorent. Monsieur GOLDSMITH avait en effet pu se faire attribuer, conjoint avec une autre société, la construction des lignes militaires. Ces lignes devaient servir à l’alimentation des ouvrages de la ligne Maginot et nous donnèrent de l’occupation jusqu’en 1939 avec un seul incident.
En juillet 1939 on coulait à toute vitesse le béton. Le chef de chantier avait deux lignes à exécuter et il avait chargé son adjoint un jeune italien plein de dynamisme de contrôler l’une d’elles. Il arriva au bureau un vendredi soir consterné. Les enchâsses avaient été scellées à l’envers dans les massifs et l’adjoint italien introuvable avait dû s’enfuir. On ne sut jamais si cela résultait d’une erreur humaine ou si l’italien (pro mussolinien) avait voulu retarder l’exécution d’une ligne qu’il savait militaire.
Conseil de guerre. Il faut trouver une solution rapide. Je revins à Colombes avec tout le dossier. Il fallait que le lundi matin on put lancer les commandes de ce qu’il fallait pour pouvoir lever et fixer les pylônes. Je passai le samedi et le dimanche à cogiter et dessiner les plans des ferres [?] permettant de monter les pylônes sur les embases implantées à quatre vingt dix degrés de leur position normale. Ce fut fait et la ligne put être mise sous tension dans les délais prévus c’est-à-dire fin août.
Le quinze août j’amenais toute la famille à Royan avec la Nervastella. On trouva sans difficulté une villa à louer, la villa SARRU.

Je quittai Royan pour aller à Limoges où j’avais rendez-vous avec l’ingénieur en chef des forces hydrauliques du Centre et rentrai à Paris. Je devais revenir à Royan le 1er septembre pour prendre mes vacances.
On sentait à Paris que l’atmosphère diplomatique devenait fiévreuse. Je fus invité par Nénette et Robert qui rentraient de voyage de noce à passer le dimanche avec eux. Après dîner nous allâmes à Versailles mais le cœur n’y était pas. Tout le monde était inquiet. Le dimanche suivant je le passai avec Albert qui devait aller à Montoire dans le Loir-et-Cher remettre des documents à son patron qui y était en vacances.
La journée se passa agréablement et comme nous rentrions en fin de journée les gens manifestaient de la joie: « C’est fini ! Ils se sont mis d’accord ! ».
Revigorés par tous ces débordements nous regagnâmes nos domiciles et hélas entendre par la Radio qu’il n’en était rien. La Pologne avait été envahie et les occidentaux avaient déclaré la guerre à l’Allemagne après que celle-ci avait signé un pacte avec l’URSS.
Mais cela est une partie de ma vie que j’ai déjà racontée. J’en reprends donc l’exposé en fin juillet 1940.
De retour à Colombes avec Jacques et Denise premier travail inspection de la maison. Désordre généralisé lits défaits bouteilles de vin vides. M. CAZEAU un voisin qui n’avait pas quitté Colombes nous informe que des allemands chargés de la remise en état du pont de l’Usine des Eaux avaient logés dans les pavillons non occupés. Suivant leur fantaisie des meubles des tapis des objets avaient été portés d’une maison dans l’autre. Denis s’occupa de remettre à leur propriétaire deux tapis trouvés dans le salon et de récupérer divers objets. Il fut nécessaire de nettoyer à fond et de récupérer un peu partout des préservatifs usagés car la présence d’allemands à Colombes avait attiré de nombreuses dames de petite vertu. Dans le jardin en bas de la fenêtre de la cuisine il y avait un monceau de bouteilles vides de pots de confiture et de pots de conserves.
Au printemps j’avais pu acquérir une demi barrique de Grenache grâce à un camarade originaire de la région de Béziers. C’est un vin de liqueur très agréable et en septembre 39 il m’en restait une trentaine de bouteilles que je retrouvai vides. De même pour les confitures et les conserves. On repartait donc à zéro sauf le charbon qui avait été approvisionné deux tonnes d’anthracite et au jardin il n’y avait que des fleurs. Je pris la décision de tout y enlever et l’année d’après de planter des légumes. Dans le grand carré du jardin ce furent des haricots à rame et sur tout ce qui restait disponible des salades.
Si à notre retour on pouvait trouver à peu près de tout dans les magasins et qu’on en avait profité pour faire quelques provisions au cours des mois les marchandises se raréfiaient et l’approvisionnement normal devenait de plus en plus difficile. Les cartes de rationnement apparaissaient. Pain Lait Viande Charbon. On avait droit à 186 kg de charbon par an que j’allais chercher avec la brouette car le charbonnier ne livrait plus faute d’essence. Le sel disparut dans les épiceries. J’y remédiai grâce à une livraison que nous avait fait antérieurement mon beau-père. Ma belle-mère trouvait dans les années 36 que Nicole ne se développait pas normalement. Premier antidote: vacances à la Bourboule où parait-il l’air sur une grande superficie autour de l’agglomération contient suffisamment d’arsenic pour être fortifiant. Deuxième antidote: il parait que les bains de sel marin non purifié sont fortifiants. La maison NOIROT-SCHNEIDER nous envoya pour se faire un sac de 100 kg de sel que l’on appelait à cause de son aspect « sel gris ».
On en donna quelques bains à Nicole puis on se lassa et le sac resta dans un coin du sous-sol. Je l’en retirai. Il en restait une trentaine de kilos que je fis fondre et mis le liquide salé dans des bouteilles. Puis one le filtra et on le fit évaporer dans deux plats à rôtir que l’on plaçait au soleil ou sur un appareil de chauffage quand on pouvait l’alimenter. Le sel produit convenait parfaitement pour l’alimentation et en quantité suffisante pour pouvoir en donner à la famille.
En 1926 quand j’avais quitté Bordeaux nous nous étions arrangés Rose et moi. Je lui laissais la propriété du 48 chemin d’Arès comprenant le commerce de quincaillerie et prenais la maison du 43 située en face du 48. J’y avais deux locataires au rez-de-chaussée un commerçant. Le premier étage était en 1940 occupé par une femme acariâtre qui payait mal le loyer et demandait continuellement des réparations. Nous décidâmes avec Denise de vendre cette maison et avec l’argent disponible d’acheter un terrain pour pouvoir dans l’immédiat le cultiver. On put trouver Avenue de l’Agent Sarre presqu’aux quatre Routes un terrain de 800 mètres carrés qui était loué à des gens qui depuis la guerre le cultivaient. Je pus avec quelques discussions en utiliser quelques 400 mètres ainsi que la cabane en bois où je pus abriter mes outils. Comme ce jardin était situé environ à une vingtaine de minutes de notre maison nous décidâmes d’acheter deux bicyclettes pour faciliter son accès. L’utilisation de ces engins ne présentait aucun danger. La présence de véhicules automobiles était alors quasiment nulle.
Dans ce jardin je plantai haricots pois tomates pommes de terre légumes qui furent oh combien les bienvenus…
L’hiver précédent je me souviens d’un samedi matin où nous nous rendîmes avec Denise au marché de Bois Colombes bien entendu à pied sous la neige car on nous avait dit qu’il était bien approvisionné. Je fis la queue pour des carottes et deux personnes avant mon tour. Vers dix heures et demie il n’y avait plus rien à l’étal. Denise plus chanceuse bénéficia vers onze heures d’un rutabaga … Nous étions partis vers huit heures. Tout le monde n’avait qu’une préoccupation: « subsister ». C’est-à-dire trouver les suppléments alimentaires à ce que permettait d’avoir les cartes d’alimentation (lait sucre viande charbon pommes de terre).
L’alimentation était essentiellement à base de légumes. Les cartes ne donnaient droit qu’à 60 grammes de viande par semaine et en plus à cause de la petite quantité de lait touchée nous le réservions en totalité à Nicole et Jacques. Le matin je prenais deux assiettes de soupe (navet choux carottes et pomme de terre). Nous avions bien essayé d’élever des poules mais ce fut un échec total. Les poulets moururent les uns après les autres.
Mais un événement vint modifie totalement notre existence. Une nuit de mars 1942 nous avons été réveillés par des tirs de DCA et des bruits de moteurs d’avion.
« -Tiens voilà les Anglais ! »
Mais à ces bruits habituels s’ajoutèrent ce soir là des bruits d’explosion. Les anglais cherchaient parait-il à détruire les usines Hispano-Suiza à Bois Colombes usines qui ne fabriquaient plus d’automobiles mais des moteurs d’aviation. Quelques jours après nouvelles incursion de l’aviation mais au lieu de tomber sur les usines un chapelet de bombes tombe sur la gare de Colombes et un autre dans le champ dit « pré aux vaches » à côté du stade. Explosions très fortes: la totalité des vitres des fenêtres donnant sur le jardin détruites.
On toucha des bons pour remplacer les carreaux brisés. Mais la grand-mère et Denise avaient eu très peur. Il n’y avait jamais d’avions pendant le jour mais seulement la nuit. Il fut décidé par mesure de sécurité d’aller coucher à Paris. On choisît un hôtel Boulevard des Batignolles à cinq minutes de la gare Saint Lazare. La grand-mère partait dès la fin du dîner avec les enfants.
Quand tout était remis en ordre et les soins du jardin terminés nous les rejoignions. Le matin Denise rentrait la première avec Nicole qu’elle amenait en passant à l’école des Sœurs. La grand-mère venait plus tard avec Jacques. J’allais directement rue La Boétie. C’était particulièrement incommode. Aussi au bout d’un mois fut il envisagé de louer un appartement à Paris. Nénette en trouva un près de chez elle au 118 rue de Turenne (elle habitait au 132).

C’était un vaste appartement au premier étage qui avait été occupé par des israélites qui étaient partis en Province pour échapper aux nazis. On opéra le déménagement des meubles essentiels et la vie s’installa rue de Turenne. Pas plus tranquille puisqu’à chaque alerte dès le sifflement des sirènes on allait s’abriter dans la cave du 117 reconnue résistante ou au métro République bien qu’aucune bombe anglaise ne soit tombée sur la capitale. Mais à la Libération les avions allemands qui étaient au Bourget en partant larguèrent quelques bombes sur Paris pas très loin de chez nous et nous n’étions pas à l’abri. Au point de vue ravitaillement, ce n’était ni mieux ni plus mal qu’à Colombes. Le marché local fournissait plus ou moins bien les légumes et les produits taxés chez les commerçants du coin. Nous ne pouvions nous occuper des jardins que le week-end. Nous y allions à bicyclette arroser biner récolter semer… En 1943 on avait récolté 150 kg de pommes de terre, 60kg de haricots verts. Cette même année à cinq personnes dont deux enfants et une personne âgée nous avions consommé 1000 kg. Les cartes alimentaires nous avaient donné 250 kg. La CGEE par l’action de ses chantiers en province nous en avait fourni 300 kg. Le cousin Constant [note: probablement Constant MARTIN, cultivateur à La Moinardière à Rioux en Charente, cousin issu de germain par alliance via son mariage avec Anna PUYRAVAUD] nous en avait envoyé deux sacs. C’était la base de l’alimentation. Denise avait d’ailleurs acheté un opuscule sur les 262 façons de préparer les pommes de terre, opuscule que je conserve. La CGEE avait institué un autre mode de ravitaillement. Elle fournissait une camionnette et son chauffeur et avait demandé un volontaire pour aller chercher du ravitaillement. La camionnette fonctionnait avec un gazogène. Le volontaire fut mon camarade et collègue DUCROCQ qui revint avec la moitié d’un porcelet et une demi-vache. Tout le monde fut réuni dans le bureau de dessin pour découper la viande et la distribuer. Une autre denrée rare était le tabac et à l’époque je fumais. Un marchand de grains et […] à Colombes avait bien sur balayé son grenier mis les balayures dans des sacs en papier pour les vendre aux fumeurs et les belges avaient prétend-on dit:
– Tant qu’il y aura des imbéciles en France et de l’herbe en Belgique les Français fumeront »
Mais la mode se répandit vite de cultiver du tabac. J’en semai à Colombes et à Paris sur de nombreuses fenêtres on voyait des pots de fleur avec des pieds de tabac. Je fis sécher une centaine de feuilles dans l’appartement en les suspendant au plafond. Mais le résultat ne fut pas fameux. J’appris d’ailleurs pas un ingénieur des Tabacs que s’ils n’avaient réagi à cette explosion de culture c’est que pour obtenir du tabac fumable il faut une certaine fermentation d’une quantité importante de feuilles au moins 4000 kgs ce que les cultivateurs profanes étaient très loin d’obtenir.
Autre denrée rare le cuir. Une mode se répandit: les semelles de bois.

On trouvait dans le commerce des semelles ayant la forme ci-dessus et sciées de façon alternée de façon à lui donner une certaine souplesse. Il suffisait de confectionner avec du cuir (que je découpai dans une ancienne serviette de Denise) un dessus avec des œillets pour passer des lacets et Denise eut une paire de chaussures neuves. Réciproquement elle transforma une vareuse militaire en un veston que je pus porter après peinture. Avec mes anciens costumes elle fit des culottes à Jacques.
Il y eut aussi des truquages en énergie électrique car l’électricité était tout aussi rationnée. Là il y avait des possibilités car l’EDF n’existait pas et il y avait autant de types de distributeurs que de concessionnaires. Soit en alternatif à 15, 42, 50 périodes soit en continu. Rue de Turenne nous étions alimentés en courant continu. La distribution se faisait en 550 volts cinq ponts. Dans les sous-stations il y avait 5 génératrices en série. La première avait son négatif à la terre. Son positif relié au négatif de la suivante. Chez nous nous étions alimentés par le quatrième pont soit entre 330 et 440 volts. De sorte qu’en se branchant entre la terre et le fil d’entrée (hors compteur) on disposait de courant sous 330 volts. Il suffisait de brancher trois ampoules en série pour être éclairé hors rationnement. C’était bien entendu du vol alors de temps en temps j’envoyai un billet de banque anonyme à la CPDE. Elle en reçut beaucoup la CPDE car pour ceux qui n’étaient pas en continu il y avait la possibilité de shunter le compteur.
Nous avions pensé en 1942 faire une cure de réalimentation. Il n’était plus question d’aller en vacances au bord de la mer bien sûr mais en province où les problèmes de rationnement étaient pensions nous moins efficaces et nous partîmes renseignés par je ne sais qui à Gié dans l’Aube à une dizaine de kilomètres après Troyes. Dans l’hôtel où nous étions descendus arriva en même temps que nous un jeune couple dont le mari au premier repas disait avec jubilation « qu’est ce qu’on va se mettre ! ». Nous furent vite fixés. On nous demanda nos cartes d’alimentation et furent nourris à la portion congrue. On passait les après-midi à chercher les fermes où on nous vendait du fromage blanc et à courir les bois pour y manger des cerises sauvages. Abomination maximale le dimanche où alimentés à la portion congrue passaient devant nos yeux les plats succulents qui étaient servis pour un repas de mariage dans la grande salle attenante.
La vie reprit avec cette obsession perpétuelle de manger. Les travaux à la CGEE étaient aussi très limités. Une courte ligne en Savoie et deux lignes pour les Allemands. La première devait amener de l’énergie électrique à Dieppe où une station de charge des accumulateurs de sous-marins était en construction. C’est pendant les travaux de cette ligne que les gens du chantier furent intrigués par les activités allemandes près de la Côte. Ils construisaient de grandes levées de terre à peu près perpendiculairement à la Côte assez longues d’une largeur de 2 ou 3 mètres. Un jour ils assistèrent au lancement d’une espèce de fusée à partir de ces levées de terre. La radio et les journaux leur apprirent que c’étaient les fameuses V1 dirigées sur Londres.

Mais il arrivait par la suite qu’un assez fort pourcentage de ces fusées retombait au sol peu après le lancement. Curieux ils s’en approchèrent et virent les containers d’essence qui leur étaient accrochées sans penser au danger d’explosion. Il les détachèrent et au prix où l’essence se vendait au « noir » car il n’y avait plus de pompes ils réalisaient de beaux bénéfices.
On étudia également une ligne 60 kV qui devait alimenter on ne sait quelle activité allemande. Les études débutèrent en février mars 1944. Les travaux commencèrent sur le terrain en avril mais la ligne ne fut jamais terminée. Elle aboutissait à d’anciennes carrières de pierre qui avaient été utilisées pour la construction autrefois de beaucoup de maisons et églises dans Rouen. Les allemands voulaient sans doute installer dans les espaces souterrains entièrement libres et profonds certaines fabrications dont on n’a jamais rien su. Les gens du chantier sur place ont été surpris d’y voir arriver deux trains complets de gros tuyaux métalliques dont ils ont eu seulement le temps d’en décharger une partie avant de fuir.
Et les jours passaient amenant toujours des restrictions de plus en plus grandes. Fin 43 apparut l’Action Cuivre peu connue du grand public. La durée du conflit augmentant sans cesse avait amené en Allemagne une raréfaction du cuivre dont les combats étaient gros consommateurs douilles d’obus douilles des munitions des mitrailleurs et fusils etc…
Le gouvernement Hitlérien prit la décision de réquisitionner dans tous les territoires occupés tout objet contenant du cuivre. Cela commença notamment en France par l’enlèvement de toutes les statues en bronze. A Paris les lames de laiton qui recouvraient toutes les rampes de métro furent ôtées et enfin quelqu’un décida de démonter toutes les lignes électriques basse tension et de remplacer les câbles et fils cuivre par des câbles et fils d’acier. Et comme cela pesait des tonnes des fils et câbles d’acier furent envoyés un peu partout notamment en région parisienne. Si l’on pense que la résistivité du fer est presque neuf fois plus élevée que celle du cuivre et que la résistance mécanique des appuis ne permet pas de changer de section on peut imaginer ce que pouvait entrainer cette opération sur la distribution d’électricité. Heureusement la production et la distribution d’énergie électrique étaient contrôlées par un Colonel allemand qui n’était pas Nazi pour deux sous et qui avant guerre était ingénieur dans une société de distribution électrique rhénane et bien connue dans les milieux similaires français notamment par le CIGRE. Les travaux furent étudiés mais jamais entrepris. Le colonel trouvait toujours des justifications et cela dura jusqu’en 1944. Et les jours passaient avec de moins en moins de possibilités alimentaires vestimentaires. La mode était venue aux « Ersatz ». Mot allemand signifiant produit de remplacement. Le café était remplacé par des graines grillés, glands …
Mais le marché noir permettait aux plus fortunés de vivre sans trop de restriction. Un collègue « grand » me dit:
« – Mes chaussures sont toutes trouées je ne sais pas comment je vais passer l’hiver prochain si ça n’est pas fini. »
Il m’informe un jour tout rayonnant:
« -J’ai trouvé une boutique rue Saint Honoré où l’on fait encore des souliers sur mesure j’irai samedi. »
Il revînt le lundi tout dépité. Il avait vu son marchand de chaussures qui lui avait présenté tout un lot de peaux de différentes couleurs en lui disant:
« – Pour toutes c’est le même prix 25000 francs ».
Il faut dire qu’à ce moment-là nous gagnions à titre d’ingénieur entre 2000 et 3000 par mois. Le collègue a remercié le vendeur en lui disant qu’il reviendrait avec sa femme pour choisir la couleur.
En ce qui concerne le développement des hostilités nous étions informés par les journaux et la radio sous contrôle allemand et par Radio Londres pour ceux qui avaient une antenne et un poste assez puissant. Malgré tout nous connaissions l’avance des Russes à l’Est et le débarquement le 6 juin des anglo franco américains en Normandie et le passage de plus en plus nombreux d’éléments en voiture en camion de troupes allemandes apparemment en mauvais état physique et pressés d’aller vers l’Est nous indiquaient que malgré les dires de la radio les troupes alliées se rapprochaient de Paris. Et un vendredi soir le bruit se répandit dans les bureaux: les Américains sont à Nantes. Le Président Directeur Général J. GRANDJEAN réunit tout le monde dans la salle de réunion et nous dit:
« – Je pense qu’incessamment les alliés vont atteindre Paris. Il peut y avoir des combats de rues. Que tout le monde reste chez soi la semaine prochaine. »
Nous étions 80 tous services compris. On se serra la main en se souhaitant de nous rencontrer à nouveau libérés et en bon état. Je rentrai à pied avec QUATREHOMME en suivant les boulevards jusqu’à la République avec arrêt obligatoire d’une bonne demi heure par suite d’une alerte provoquée par le passage au dessus de Paris d’une immense armada d’avions américains à très haute altitude. En arrivant au 118 de la rue de Turenne Denise me dit que la mairie avait fait prévenir de la possibilité de combats dans Paris et conseillait aux habitants de constituer des réserves d’eau et d’aliments dans les caves. Nous avions en tant que locataires l’usage d’une très grande cave où Denise porta une dizaine de bouteilles d’eau et ce qu’elle put d’aliments consommables sans préparation.
Sans en être bien informés on savait les forces américaines proches de Paris. Dès le lundi les forces de la Résistance les FFI commencèrent à prendre possession des différents organismes administratifs… Hôtel de Ville puis s’attaquèrent aux forces d’occupation. Les voitures militaires étaient mitraillées des barricades s’élevaient. Dans notre quartiers ils entreprirent de libérer l’Hôtel Moderne Place de la République. Des éléments par la rue de Turenne gagnaient la rue Béranger. Il y avait des tirs nombreux et la grand’mère qui de sa chambre entendait le sifflement des balles qu’elle prenait pour des chants d’oiseaux. Il fallut la dissuader d’ouvrir les volets pour les voir. Les différentes unités allemandes ou s’enfuirent ou se rendirent. Les derniers à partir dans notre coin furent des postiers. Ils s’apprêtaient à partir dans deux tractions avant. Ils étaient une dizaine. Ils n’allaient pas loin. Les pneus arrière criblés de balles les contraignirent à s’arrêter. Les mains en l’air ils descendirent. A leur mine plutôt réjouie on avait l’impression qu’ils étaient satisfaits de ne plus avoir à participer à un combat qui s’annonçait très mal pour eux.
Il ne restait plus que quelques fanatiques collabos qui sur les toits tiraient des coups de fusil on ne sait pas contre qui. Et ce fut l’arrivée tout d’abord des troupes du Général Leclerc puis des américains. Le lendemain au milieu d’une foule énorme le Général de Gaulle se rendit à l’Hôtel de Ville. Nous nous y étions rendus Denise et moi. On n’imagine pas ce que cela représentait après quatre années d’occupation sans libertés avec le seul souci de subsister.
Dès le lundi suivant tout le monde était de retour à la CGEE et il y avait du travail. Quantités de lignes étaient détruites et se présentait pour nous en priorité le problème de la traversée de Seine. Il importait pour Caen entièrement en ruines d’y amener du courant. Tous les postes et contrôles environnant étaient détruits. Seule la Société Havraise avec sa centrale de Port Jérôme intacte pouvait le faire mais le génie allemand dans le repli de leurs troupes avait pensé que les pylônes de traversée de Seine en arrêt donc soumis à un effort horizontal vers le fleuve si leur base était détruite tomberaient dans la Seine et leurs 120 mètres de longueur empêcheraient la navigation du Havre à Rouen. Ils placèrent donc côté rive droite des explosifs sur les quatre pièces mais ils n’avaient pas pensé que soumis en tête à un effort d’environ 12 tonnes mais pesant 120 tonnes ils continueraient à rester vertical. C’est ce qui se passa mais les câbles furent rompus. Le pylône rive gauche resta intact mais celui de la rive droite reposait sur des moignons de pied.

La ville de Caen et ce qui l’entourait avait été quasiment détruit. Pour lui fournir de l’énergie électrique la Société Havraise dont les centrales n’avaient pas été affectées par la guerre fut pressée de rétablir une alimentation en remettant en état la traversée de Seine. Nous fûmes sollicités de procéder aux travaux et après un examen sur place je conclus que pour aller plus vite il fallait utiliser le pylône rive droite dans son état à condition de le haubaner. On eut la chance de trouver des points d’ancrage éloignés d’environ 400 mètres. On détendit les câbles de traversée au maximum compatible avec la navigation. Tout alla pour le mieux les pieds déformés par l’explosion restèrent tel quel et on put alimenter Caen. La Société Havraise nous dit toutefois:
« – Étudiez un procédé de reconstruction et faites nous un devis car les choses ne peuvent rester ainsi que très provisoirement ».
Nous demandâmes à la Société Besson qui avait construit les pylônes en 1932 de nous faire un projet de reconstruction: fourniture de 4 tronçons inférieurs de 8 mètre chacun et dispositif de montage. Quelques semaines plus tard nous recevions une proposition. Elle consistait à installer autour des pylônes accidentés un chevêtre complété par quatre pylônes au sommet d’un carré de quarante mètres et réunis par des parties permettant au moyen de câbles de soulever le pylône de le transporter à son ancienne place de lui adjoindre les tronçons neufs et de le fixer à ses ancrages. Montant huit millions de l’époque qui ajoutés au coût de la mise en place des nouveaux câbles portaient le montant du devis à une dizaine de millions. On présenta le devis à la Société Havraise et mon collègue du commercial quand il revint nous dit:
« – Beaucoup trop cher. Ce n’est pas qu’ils ne veulent pas payer mais le directeur a dit je n’ai pas les fonds nécessaires. Ils envisagent de consulter ailleurs. »
Tout le monde était contrit à la CGEE. Le directeur commercial JUGUIER [?] me dit:
« – Peyroux, essaie de faire quelque chose. Nous nous devons d’avoir cette affaire-là. »
J’y réfléchis plusieurs journées et il me vint une idée. Les extrémités détruites du pylône dans l’état où elle étaient avaient résisté à la compression supplémentaire occasionnée par le haubanage.

Si donc on enlevait les câbles de traversée et les câbles de terre puis qu’on exerçait un effet de traction sur les haubans le pied opposé se soulèverait. Le pied opposé ne supporterait que le double de la charge due au poids propre. Si le pied de remplacement était constitué par 8 éléments de 1 mètre de long on pourrait ajouter du côté soulevé un élément neuf de 1 mètre. Puis en changeant les haubans de côté on soulèverait les deux pieds opposés auxquels on adjoindra un mètre neuf et ainsi de suite. Il y avait évidemment un risque mais le coût de l’opération ramenait le devis à trois millions. Le client accepta avec empressement. L’opération menée par le chef de chantier CROTTAZ se déroula sans ennui pour la satisfaction de tous.
Dans la vie privée aussi beaucoup de changements. Vers le mois de septembre l’ex occupant de l’appartement du 118 rue de Turenne nous fit savoir qu’il désirait me parler et me fixa un rendez-vous chez un parent Avenue de Masséna. Je m’y rendis. Je fus reçu dans un salon immense quatre fenêtres Boulevard Hausmann quatre fenêtres Avenue de Messine [ juste au pied de la place du Pérou]. L’occupant jouait sur un piano à queue. Il me dit que son cousin replié en province envisageait de retourner à Paris et demandait si je pouvais libérer l’appartement. Je lui expliquai pourquoi j’habitais rue de Turenne et qu’il n’était que justice que je libère l’appartement et que cela serait fait la semaine suivante. Je ne sais pourquoi Denise suggéra d’aller habiter habiter chez Nénette. On opéra un premier déménagement. Mais on put constater très vite qu’il était beaucoup trop exigu pour huit personnes. De plus il n’avait aucun confort. Nous décidâmes de revenir à Colombes.
Nous remportâmes à la main ce qui pouvait l’être et le samedi j’empruntai une camionnette à la CGEE pour ramener le reste.
Il y eut différents problèmes. Nicole qui était inscrite depuis octobre au Lycée Victor Hugo continuait à y aller. Je la conduisais jusqu’à Saint Lazare où elle prenait le métro. Elle mangeait à midi chez Nénette et le soir nous attendions à Saint Lazare pour rentrer ensemble. Jacques intégra directement l’école communale. Bien que l’occupation fut terminée le ravitaillement quoique meilleur était loin d’être revenu normal. La cantine CGEE n’avait pas réouvert. J’emportais comme pas mal de collègues de quoi manger que nous faisions réchauffer entre midi et deux heures. Puis il fut possible d’aller manger dans une cantine établie par la ville de Paris dans l’hôtel de Rothschild en bordure du Parc Monceau. Au bout de quelques mois les repas purent être repris à la CGEE.
Après le repas nous faisions quelques camarades et moi une promenade au Parc Monceau. Un jour avec MEUJUZAN nous fûmes surpris en passant rue de Monceau de constater que l’hôtel de Rothschild était en démolition. Nous prîmes langue avec le chef de chantier qui nous confia qu’il avait été étonné par l’énorme grandeur de l’hôtel et notamment au milieu des salons des grandes et petites salles à manger de la présence d’une salle de théâtre de six cents places qu’un Rothschild avait fait construire au siècle dernier pour satisfaire au caprice de sa maitresse actrice à l’opéra et qui n’avait servi qu’une fois.
Je cultivais toujours le jardin de l’avenue de l’Agent Sarre. En produisant toujours des légumes mais en les remplaçant de plus en plus par des fruits au fur et à mesure que le ravitaillement devenait plus normal. Fraises framboises groseilles. Mais l’entretien du jardin prenait beaucoup de temps. Les soirs d’été en rentrant du bureau j’allais pomper une quarantaine d’arrosoirs. Tout ce travail était admissible pendant les années de restriction mais dès 48 l’approvisionnement était revenu normal et nous décidâmes de le vendre.
En 1947 la situation s’était normalisée. Nous avons recherché une zone de vacances et opté pour Vic-sur-Cère un hôtel restaurant près de la gare. Les promenades possibles étaient très courtes car Claude n’avait que deux ans. Il sommeillait en outre l’après-midi. mais la nourriture était riche et abondante et nous en profitâmes abondamment tellement qu’à la rentrée de septembre un matin Denise fut prise de douleurs digestives. En partant au travail je déposai un mot chez le Docteur DUGUÉ le priant de passer à la maison. Quelques temps après mon arrivée à la CGEE je fus pris d’un malaise et on me conduisit à Colombes en voiture. Je me couchai et un ou deux jours de diète nous remîmes d’aplomb.
Nicole qui avait entamé ses études au lycée à Paris continuait de s’y rendre mais c’était très fatigant pour elle. Trajet à pied à la gare. Train jusqu’à Saint Lazare métro et marche jusqu’au lycée.
Dès qu’il put y avoir une place au lycée Racine son transfert fut fait. Jacques alla à l’école de la rue Henriette.
A la CGEE l’activité avait repris à un point tel qu’il avait fallu embaucher une dizaine de jeunes dessinateurs et quelques ingénieurs.
Dans les années qui suivirent la guerre il avait été envisagé de remplacer systématiquement les lignes d’autobus par des lignes de trolleybus et le TCRP avait étudié l’équipement de toutes ses lignes reliant la banlieue à Paris. La transformation se fit pour la ligne Colombes – Porte de Champerret et Vitry – Porte de Vitry. La CGEE se jeta sur cette activité. Je fus chargé des études de cette nouvelle technique et une entente fut réalisée avec une entreprise locale de Nîmes (DURAND THOLON) pour électrifier le réseau des autobus de la ville. J’étudiai la transformation et nous remîmes avec M. DURAND l’étude complète de la première ligne à la commune. M. DURAND remit au conseiller municipal et député qui s’occupait de l’affaire une somme de 100,000 francs d’époque pour « éponger les frais personnels qu’il avait eus ». Il n’y eut jamais de suite et nous apprîmes plus tard que le pétrolier qui fournissait les autobus nîmois avait donné davantage. Il en fut de même à Paris et les lignes de trolleybus en service furent désignifiées.


[ FIN]
Les mémoires de Papi se sont arrêtées sur cette anecdote de la fin des années 1940. Elles ont été écrites au milieu des années 1980 et Papi a profité de sa retraite une quinzaine d’années supplémentaires dans sa maison à Fontenay-aux-Roses jusque janvier 2002.












