Mon premier contact avec le monde militaire fut ma visite d’incorporation à Paris en 1923. Je fus réputé bon pour le service après avoir appris du Major que j’avais sans doute fait beaucoup de bicyclette car j’avais les cuisses bien développées. Je présentai à cette époque une demande de sursis pour poursuite d’étude. En même temps se posa la question de la préparation militaire. Si j’en faisais c’était deux heures d’exercice sur le terrain le jeudi après midi et en semaine une heure de cours théorique pendant deux ans. Il fallait passer ensuite un concours après le concours de fin d’étude avec une probabilité assez grande d’être admis. Cela paraissait pour certains très contraignant. En contrepartie douze mois de service militaire au lieu de dix-huit … Six mois se passaient à Saint Cyr ou Saint Maixent d’un service assez dur mais comme sous-officier et six mois dans un régiment avec grade d’officier solde acceptable et vie autrement agréable que celle du simple soldat. On pouvait choisir entre le Génie et l’Infanterie mais au concours la barre dans le Génie était très haute eu égard au peu de places disponibles.
Les exclus devant faire dix huit mois de service comme sous-officier la quasi totalité de la promotion opta pour la PM Infanterie.
Les cours théoriques étaient faits pour la plupart par un capitaine antillais, le capitaine MOREL et qui ne résista pas à l’occasion de l’étude des armes automatiques de nous parler de son histoire. Capitaine d’Infanterie en 1912 il lui avait paru utile après étude approfondie du problème de publier un livre sur l’emploi des armes automatiques. Il regrettait que l’armée française ne soit dotée que d’une section de mitrailleuse par régiment, mitrailleuse du type Saint Etienne une merveille de mécanique qui avait une cadence de tir réglable du coup par coup à plusieurs centaines de coups par minute.

Cette merveille avait un léger inconvénient le moindre grain de sable la moindre boue l’enrayait et très rapidement devant leur refus de fonctionner sur terrain réel on les affecta à la Marine. Cette dotation paraissait très insuffisante en comparaison de l’organisation allemande qui consistait en une compagnie de mitrailleuses Maxim par bataillon. Cette publication judicieuse déplut profondément aux autorités militaires. Le capitaine Morel écopa d’un mois d’arrêt de rigueur. Il participa aux grandes batailles de la guerre 1914 – 1918 Verdun la Somme. Croix de guerre médaille militaire mais au 11 novembre 1918 et en 1923 il était encore capitaine bien que les quatre années d’hostilités aient confirmé largement ses idées.
Sur le terrain en bleu d’atelier et calot on évoluait sous les ordres de sergents. Éducations physique marche reptation tir étaient les occupations essentielles de ces après midis. En 1924 j’ai passé le concours théorique à Paris et l’épreuve d’éducation physique à Bordeaux. Je fus reçu 653ème sur 1200 et originaire du midi orienté vers l’école militaire de Saint Maixent.
Ingénieur diplômé et futur officier pendant mon service militaire j’avais satisfait pleinement les désirs intimes de mon père « que sa descendance ait un rang social plus élevé que le sien comme cela avait été pour toute la lignée des PEYROUX ». Et mon père était heureux. Il ne le fut pas longtemps puisqu’il fut le pauvre homme victime d’un accident qui l’emporta deux mois plus tard en 1924.

Je reçus mon affectation au 144ème Régiment d’Infanterie à Bordeaux pour le 8 novembre 1924 où je retrouvai une cinquantaine de bordelais ou de la région.

Nous y restâmes deux jours le temps de recevoir l’équipement complet dont chacun était fort embarrassé n’ayant jamais appris à faire un sac. Caleçons chemises chaussettes godillots casque calot tenue de treillis tenue de campagne tenue de sortie fusil sac ceinturon cartouchière baïonnette capote. Une capote toute neuve qui me descendait en dessous de la cheville.

Lorsqu’on nous conduisit à pied de la caserne Xaintrailles à la gare Saint Jean l’unité que nous constituions devait avoir une drôle d’allure. Bordeaux Ruffec pour prendre le tortillard aujourd’hui disparu de Ruffec à Niort. Ce fut presque un convoi militaire car à Ruffec nous attendaient des recrues venant de toutes directions Strasbourg Lyon Marseille Toulouse.

A Saint Maixent les E.O.R. formaient en effectifs deux bataillons. Le premier avec ses quatre compagnies fut logé au quartier Canclaux en plein ville où se trouvaient déjà le contingent d’E.O.A. Le deuxième dont je faisais partie étant affecté à la sixième compagnie gagna le quartier Coiffé hors de la ville.

Le Général Borie commandant l’école nous dit: « Le quartier Coiffé est clos par des murs fictifs donc faciles à faire. Je pense que vous n’en abuserez pas. D’ailleurs pour quoi faire à Saint Maixent à dix heures tout le monde dort ».
Bien que les murs fussent fictifs il y avait sur le chemin d’accès à quelques dizaines de mètres du poste de garde une guérite où une sentinelle prenait sa faction toutes les quatre heures la journée et la nuit était relevée toutes les deux heures bien qu’il ne se passât rien. Rien sauf une fois où le faisant fonction de chef de poste qui dormait tout son soul par les cris de « A la garde » poussés par la sentinelle. Réveil du poste on équipe une patrouille casque fusil et au pas de course on rejoint la sentinelle pour trouver à côté d’elle une femme entièrement nue. C’était une pauvre femme assez jeune qui était mariée avec un alcoolique invétéré. Au cours d’une crise violente il avait cassé des meubles puis l’avait déshabillée pour la corriger avec un fouet. Elle s’était échappée comme elle avait pu et s’était mise sous la protection de l’armée. Elle finit sa nuit au poste. Les gendarmes prirent le lendemain la suite de l’affaire.
La sixième compagnie occupait à Coiffé deux chambrées de vingt lits. Une troisième salle servait de salle d’études. Le recrutement pour l’ensemble provenait de plusieurs formations mais se rangeait en deux catégories bien distinctes: d’une part les instituteurs les séminaristes et les appelés du régiment venant du peloton d’E.O.R. tous gens disciplinés qui étudiaient avec une grande application. Et d’autre part tous les autres ingénieurs étudiants en droit en philo en lettres HEC école coloniale beaucoup plus indépendants.

La vie à Saint Maixent était d’une routine absolue. Lever à 6h30 toilette 7h déjeuner 7h30 éducation physique pendant une heure tenue treillis 8h30 tenue exercice. Exercices sur le terrain. Après la soupe et une heure de repos. Cours à Canclaux ou bien l’inverse cours le matin exercices l’après midi sur le terrain marches exercices d’approche progression sous feu d’artillerie occupation du terrain aménagement de tranchées postes de tir poste d’observation. Ce n’était pas toujours agréable car nous étions en plein hiver avec un temps souvent pluvieux sur des terrains souvent boueux qui nécessitaient au retour nettoyage complet des souliers et bandes molletières. Les cours avaient lieu à Canclaux soit dans le grand amphithéâtre soit dans des salles spécialisées. On y avait des cours et des conférences sur l’éducation physique, les appareils de communication et leur emploi Téléphone Radio TPS. Le codage et le décodage. L’étude des armes et leur emploi. L’histoire et la géographie.

Dans le grand amphithéâtre les deux bataillons étaient réunis pour des cours ou conférences communes. C’était notamment le cas pour l’éducation physique, conférences concernant l’anatomie limitée à la musculature et au squelette leur réaction aux différents mouvements l’action sur la respiration et le cœur de ces mouvements etc…
Ces conférences étaient faites par un capitaine qui sortait de Joinville et dont j’ai perdu le nom. Une estrade était adossée au mur face à l’amphi et sur toute sa longueur. Sur le mur d’immenses tableaux noirs pouvaient être remontés ou abaissés par une commande à main. Le capitaine professeur avant son cours remplissait ces tableaux de tableaux de courbes de notes. Il était de petite taille et pour développer son exposé en montrant avec une baguette les inscriptions des tableaux il devait monter sur un escabeau spécial comportant à sa partie supérieure une petite plateforme entourée d’une lisse. Il arriva un jour un évènement cocasse. Il était sur son perchoir montrant différentes inscriptions avec sa baguette. En conclusion, tourné vers le tableau il dit d’une voix forte: « L’éducation physique pratiquée de façon rationnelle peut-elle apporter une amélioration considérable du corps humain ? » et se retournant face à l’auditoire il s’écria: « On répond Oui ! ».
Et les 800 E.O.R., d’une même voix répondirent en chantant: « Nous n’avons pas d’bananes, pas du tout d’bananes aujourd’hui !« .
C’était la version française d’un tube britannique « Yes we have no bananas, we have no bananas today« .

Le capitaine nerveux de nature devint fou de rage cassa sa baguette en deux et partit.
C’est sur le même piédestal que le Colonel médecin GRENIER de Cardenal termina un amphi sur l’hygiène aux armées en temps de paix et en campagne par cette belle envolée: « Je vous en supplie Messieurs, avec tous les moyens que vous pourrez avoir, faites tout votre possible pour empêcher cette virgulation épouvantable qui déshonore les murs des latrines militaires. Ce n’est pas une raison d’esthétique mais surtout une raison d’hygiène ! ».
La vie à Saint-Maixent était on ne peut plus monotone. Il ne s’y passait rien. Les E.O.R. n’y restaient que six mois et la grande majorité partait en permission le samedi après-midi pour rentrer dans la nuit du dimanche. Les E.O.A. étaient moins nombreux et une bonne partie étaient mariés. Pourtant cette année-là la monotonie fut rompue par un évènement qui fit du bruit. Sur une petite colline au nord de Saint-Maixent s’élève un château qui surplombe le petit village d’Exireuil et domine la plaine environnante. A cette époque-là encore les officiers même Saint-Maixentais étaient convoités par les filles à marier. C’était le cas de la baronne d’Exireuil qui vivait seule en son château. Bottée en tenue de chasse toque de fourrure en tête une longue cape noire bordée de fourrure sur les épaules. Elle se promenait sur les allées très souvent aux heures de sortie. Ni son physique plus qu’avantageux ni ses sourires dispensés largement ne mettaient en émoi les futurs officiers. Son insistance arriva même à les lasser jusqu’à ce que l’un d’entre eux tint le propos suivant: « La baronne me casse les c _ _ _ _ _ _ _. On va lui régler son compte ! ». Une tradition ancienne faisait que chaque année les E.O.A. organisaient au printemps un bal où le tout Saint-Maixent environs compris se pressait. La chatelaine fut bien entendue invitée. Le régleur de comptes ne s’occupe que d’elle, ne lui faisant manquer aucune danse avec une galanterie courtoise très poussée. Au cours du dernier fox-trot il lui murmure: « Mademoiselle j’aurais des tas de choses à vous dire. Vous comprenez que ce n’est pas possible ici. Voulez-vous me donner la joie de me retrouver sur les allées mardi prochain vers six heures. Comme il fera sombre j’aurai pour me reconnaitre un bouquet de violettes à la main. » La baronne acquiesça et dut faire de très beaux rêves pendant les deux jours d’attente. Le mardi soir avec sa grande cape ses bottes et son stick elle se rendit sur les allées et y trouva la promotion complète au garde-à-vous un bouquet de violettes à la main. Oncques ne la revit à Saint-Maixent.
Nous nous offrîmes une autre distraction exceptionnelle un samedi soir. Je ne sais plus pour quelle raison plus de la moitié de la chambrée n’était pas partie en permission. C’était en avril. On ne savait que faire après la soupe du soir lorsqu’un de nous suggéra: « Et si on allait se taper une douzaine d’huitres ?« . Bonne idée qui rassemble une quinzaine de suffrages. Nous nous rendîmes dans un café restaurant qui servait des Marennes et du vin blanc. Il était un peu plus de huit heures et nous occupâmes sous les yeux intéressés de la patronne la salle à manger déjà vide. Pendant que l’on préparait notre commande, GARNAUD l’avocat d’Angers prenait la parole avec un discours très spirituel sur la supériorité des pays où l’on produisait du vin sur les autres perdus dans l’alcoolisme au lieu de s’épanouir dans la joie de vivre, le Nord se gorgeant de genièvre et la Normandie de Calvados. Ce discours émaillé de citations de Rabelais de Baudelaire était littéralement bu par la patronne qui s’écria avant de nous quitter: « Adorable, c’est tout à fait dix-huitième ! ». Insidieusement la demi-bouteille de vin par individu avait détendu les esprits et une certaine euphorie commençait à régner, ce qui entraina la commande d’une autre douzaine d’huitres et de nouvelles bouteilles. Il fut décidé d’entamer une pomponnette.

On remplit les verres ras bord. Le premier désigné l’avale d’un trait. A ce moment-là l’ensemble se met à chanter: « Ce cochon-là a bien filé, à son voisin de recommencer ! » Pendant qu’il dégueulera que son voisin s’apprête. Et nous pendant ce temps-là chantons: « La Pomponnette, La Pomponnette, La Pomponnette file…ra » et pendant ce « file…ra » allongé l’intéressé devait vider son verre. Après un premier tour de table on entreprend un second et ainsi de suite. Inutile de dire qu’à ce régime l’euphorie s’intensifia très rapidement. La Pomponnette était entrecoupée de couplets de la femme du routier puis des trois orfèvres. Le décibel était une unité inconnue mais il devait y en avoir pas mal. La première victime de la Pomponnette était par terre et faisait des efforts vains pour se relever. Voilà qu’au moment où il chantait les exploits des orfèvres et de la petite bonne, Renaud éprouva un besoin pressant irrépressible. Il se leva comme il put et ne pouvant supporter les impératifs de sa vessie urina contre le mur. C’est à ce moment que la patronne attirée par le bruit revenait pour calmer ses clients entra. Ce n’était plus « dix-huitième ». Elle monta sur ses grand chevaux: « Je n’aurais jamais du vous recevoir. Il est presque 11 heures. Le général impose la fermeture à 10 heures. Je vais avoir des ennuis ! »
On la calma comme on put. La note se montait à 140 francs. On lui donna 200 francs ce qui la calma tout-à-fait. Elle nous fit promettre de ne pas parler autour de nous des propos acides dont elle nous avait accablé. Nous nous quittâmes bons amis.
Outre les rares distractions extérieures les blagues classiques nous apportaient parfois quelque amusement. Le quart plein d’eau en équilibre sur la porte. La bouteille pleine d’eau dans le lit dont le bouchon est attaché au lit par une corde et qui se vide quand on veut l’enlever. Le ronfleur qui est réveillé dans son lit à 6h30 par le clairon mais au milieu de la cour.
Une autre distraction fut causée par les douches. Pendant les heures d’étude toute la compagnie devait y aller une fois par semaine par groupe d’une quinzaine. Éloignée des bâtiments les douches comportaient une salle où le plafond portait une vingtaine de têtes d’arrosages alimentées par un dispositif commandé de l’extérieur en eau à température variable. Or ou bien elle était glacée ou bien bouillante toujours insupportable. Cela ne paraissait pas gêner le sergent qui accompagnait la petite troupe à la douche et s’occupait de l’ouverture de l’eau et surtout vérifiait que tout le monde passait dans la salle de douches. Il fut frappé d’étonnement quand après avoir ouvert les robinets il jeta un coup d’œil et aperçut dans la salle son contingent de douchés nus mais avec un parapluie ouvert à la main. Son émotion passée il se mit à hurler qu’on se foutait de lui et qu’on allait voir ce qu’on allait voir. Ce n’était pas un mauvais type mais il avait le cerveau un peu obtus. GARNAUD lui démontra que les hommes de la 6ème Compagnie désignés étaient bien passés sous la douche. Le règlement du service intérieur n’interdisait pas expressément l’emploi du parapluie. Tour ce qui n’est pas défendu est donc permis. Il ne devait donc pas y avoir de sanctions.
Février commençait. Il y avait trois mois que les E.O.R. étaient à Saint-Maixent. Suivant la tradition la fête du Demi-Tour devait avoir lieu. Pendant vingt quatre heures les rôles étaient inversés. Tous les officiers y compris le général devaient saluer et se mettre au garde-à-vous et exécuter les ordres que pouvaient leur donner n’importe quel E.O.R… L’ordinaire était renforcé. On y servait même du Champagne et l’après-midi les E.O.R. des huit compagnies exécutaient une revue de music-hall avec comme public les officiers et leurs familles et quelques invités civils. Le thème général avait été décidé quelques semaines auparavant. Chaque compagnie exécutait sur ce thème un numéro de son choix. Ce fut évidemment GARNAUD l’avocat qui prit l’affaire en main. Sous son égide on décida du thème particulier suivant: « Le Cheikh d’une tribu arabe se déplace avec sa smala et se repose dans une oasis. Chanteurs danseurs conteurs viennent le distraire ». Je fus choisi comme l’une des cinq odalisques. Je dus me raser jambes et moustache. GARNAUD loua des costumes au théâtre municipal d’Angers.

Un texte fut établi et une répétition en costume fut faite la veille. L’entrée sur scène se ferait avec le chant du « Grand Nil bleu ». CORTAUD qui avait une belle voix chanta « Je vous aime » « Ta bouche a des baisers » « Le Tango du Rêve ». Puis ESCLAPEZ un oranais vint conter des histoires plus ou moins drôles. Celle qui eut le plus de succès fut celle de l’inspecteur visitant une classe:
« Il interroge l’institutrice sur les capacités de ses élèves en français.
– Je suis très satisfaite. Ils me font des rédactions très valables. Certains font des poèmes.
– Très intéressant très intéressant. Pourrait-on en entendre ?
Un blondinet du premier rang lève le doigt.
– J’écoute
– Jeudi matin je suis allé dans les prés, J’ai ramassé un joli bouquet.
– Il y a de l’idée, continue ! Et toi ? fait-il en s’adressant à l’affreux jojo au fond de la classe.
– Moi aussi, dit-il. Jeudi je suis allé à la pêche aux grenouilles, J’avais de l’eau jusqu’au genoux.
– Une bonne idée mais les vers il faut que ça rime.
– Y’avait pas assez d’eau pour que ça rime Monsieur l’Inspecteur !«
Un jongleur vint ensuite et la caravane quitta le plateau en chantant « La fille du bédouin ». Nous eûmes un très vif succès et fumes félicités par d’anciens officiers de la coloniale auxquels cela rappelait le bon temps. Mais est-ce nos tenues d’odalisques trop excitantes ou l’absorption de trop nombreux anis ? Ils ne voulaient plus nous quitter et voulaient à tout prix nous amener chez eux. C’est un copain qui ne participait pas à la revue qui sentant notre gêne remit les choses au point en se souvenant que c’était encore le Demi-Tour. Avec énergie il cria: « Commandant garde à vous, demi-tour droite, en avant marche une deux une deux … » et les emmena au bar. Les odalisques s’éclipsèrent pour se démaquiller et troquer leurs vêtements féminins contre leur tenue militaire.
Arriva enfin le mois d’avril pendant lequel devaient avoir lieu les examens. Une note était donnée pour chaque interrogation. Multipliée par un coefficient le total donnait le classement de sortie permettant de choisir le régiment d’active. Je cafouillais dans l’interrogation sur le service intérieur le service de place dont l’étude ne présentait aucun intérêt mais dont le coefficient était heureusement de 1. Le coefficient 10 était affecté à ce qu’on appelle l’emploi des armes. En pleine nature on se présentait à un officier étranger à Saint-Maixent en général un capitaine. Il exposait la situation réelle d’une compagnie établissait un ordre de Compagnie pour un section, ordre qu’il fallait exécuter avec une section réelle sur pied de guerre. Mon tour arrive. Il regarde ses papiers:
« – Vous êtes l’E.O.R. PEYROUX ?
– Oui mon capitaine
– Ne seriez-vous pas parent du sénateur PEYROUX ?
Je savais par la mère de Marie-Thérèse qu’il y avait une relation mais très très lointaine. Je lui ai répondu:
– Oui mais à un degré éloigné.
Est-ce ce lien subtil avec le sénateur qui fit qu’il me donna une question très simple ?
– Vous commandez une section de mitrailleuse en appui d’une compagnie effectuant une progression non couverte.«
Il me situe sur le terrain le secteur de la Compagnie. Je fais une reconnaissance du terrain avec mon chef de groupe choisissant des emplacements de tir protégeant la progression et facilitant un repli dans le cas d’une réaction ennemie. Les pièces mises en place je rendis compte. Il jugea que ce n’était pas mal et me donna 15. Un autre coefficient élevé était affecté à ce que l’on appelait la Cote d’Amour. Chaque E.O.R. était appelé un jour ou l’autre à se présenter au Général BORIE. De la présentation de la tenue de la conversation résultait une note plus ou moins élevée. J’eus plus que la moyenne.
Il y avait aussi un exercice sur le commandement d’une manœuvre de pied ferme. On prenait en main une section et on lui faisait faire le mouvement demandé par l’officier: j’eus à amener ma section en repos en colonne par 3 à se mettre en un point donné en ligne sur trois rangs. Cela ne présentait aucune difficulté et j’obtins une bonne note mais le camarade qui me précédait n’eut pas la même chance et déclencha quelques rires. La section était au repos. Le lieutenant lui dit: « Faites avancer votre section de quelques pas ». L’interrogé sans réfléchir se met au garde à vous et d’une voix forte commande: « Garde à vous ! Quelques pas en avant marche ! ». Ce fut une belle pagaille. Quelques uns ont avancé de deux ou trois pas d’autres d’une dizaine se bousculant. Le lieutenant lui dit qu’il luis semblait que ce n’était pas le commandement adéquat.
On attendait le résultat fébrilement. Il parut dans le Journal Officiel Saint-Cyr et Saint-Maixent confondus. J’étais 422ème sur 1200 et quelques. J’avais à choisir ma garnison parmi celles qui restaient libres après les 421 premiers choix. Chose incompréhensible la plupart des instituteurs et séminaristes bien placés choisirent autant qu’ils le pouvaient des régiments le plus près possible de leur lieu d’habitation. Seuls quelques malins occupèrent le petit nombre de places en Syrie et au Liban. Lorsqu’arriva mon tour il n’y avait plus une place disponible dans le Sud Ouest d’où j’aurais pu aider Rose davantage étant plus près. J’optai donc pour un régiment en occupation. La solde y était plus importante ainsi que les primes d’équipement et choisis le 153ème Régiment d’Infanterie à Sarrebruck.
Le lieutenant FOUSSIER qui était officier instructeur dans ma compagnie me mit en relation avec un de ses camarades de promotion qui voulut bien me parrainer. C’était le lieutenant DE SAGAZAN. Nous quittâmes Saint-Maixent au début de mai avec une permission de huit jours. Cette semaine fut vite écoulée à faire exécuter la tenue de Ville à acheter képi baudrier ceinturon leggings souliers. Mon oncle [Auguste CHAMPÈS ou André DELLARD ?] me prêta sa cantine. Je pris un train de nuit en seconde à quart de prix arrivant à la gare d’Orsay à 7h30. Le temps d’avaler un petit déjeuner et de filer à la gare de l’Est où un train partait à 9 heures pour Metz Forbach Sarrebruck.
Le lieutenant DE SAGAZAN m’attendait à la gare. Après présentation il me dit: « Je t’ai fait affecter à ma Compagnie la 1ère CM. Le capitaine TRABUC est un chic type. Je ne peux pas t’accompagner. Je suis de service mais je me charge de tes bagages que je te fais porter au cercle militaire. Tu n’as qu’à t’y rendre. Tu prends le Tramway 12 c’est à deux pas du terminus. Il y a encore l’inscription « Militär Kasino ». Je t’y rejoindrai« .
Je prends le 12 devant la gare et suis tout étonné de comprendre en grande partie l’allemand qui est parlé et lorsque je demande « ein ticket bis zum Ende » d’être compris. Je paie en francs et attends le terminus. Le tramway roulait toujours. Il y avait déjà largement plus d’une demi-heure. On était toujours en ville. Je commençais à être inquiet et me posais des questions sur l’étendue de Sarrebruck qui n’avait guère plus de 150,000 habitants. Une heure et pas encore de terminus. Il y avait toujours autant de monde dans le véhicule alors que les voyageurs auraient du diminuer en nombre en approchant du terminus. Avec quelques hésitations je demande au receveur « Da Militär Kasino bitte ? » « Ja nächste Station » me répondit-il. La prochaine station …et la lumière se fit dans mon esprit; le 12 devait être une ligne circulaire et je tournais en rond depuis une heure. C’est pour cela qu’il me semblait reconnaitre certains aspects du trajet. C’était un bizutage. Je trouvai DE SAGAZAN au cercle qui m’accueillit avec le sourire. Je ne pouvais que rire également.
Je m’enquis d’une chambre. DE SAGAZAN m’accompagna au bureau de la place d’où un fonctionnaire civile me conduisit à « Sauerwigweg » chez des personnes âgées qui me louèrent une chambre. Ils me demandèrent si le portrait du Kaiser et de la Kaiserine accrochés au mur ne m’offusquait pas. Je m’en fichais éperdument. Je ne devais pas le voir longtemps d’ailleurs. La nuit suivante il n’y avait pas une demi-heure que j’étais couché que je fus réveille par de violentes démangeaisons. Je me levai, allumai le bec de gaz qui éclairait la chambre et découvrait avec étonnement d’innombrables insectes courant dans tous les sens sur le drap. Bien que n’en ayant jamais vu je compris très vite que c’était des punaises. Je me rhabillai et laissant la lumière allumée je passai la nuit sur un fauteuil. Le lendemain je courus à la place et contai mes malheurs. Le même employé me raccompagna. Il eut une vive altercation en allemand qui me permit d’apprendre que « punaise » se disait « Wanze ». Avec mes bagages je fus conduit chez Frau WEBER où je trouvai une chambre propre et un bon accueil. Frau WEBER avait une cinquantaine d’années d’assez forte corpulence et très enjouée. Elle avait deux filles bien en chair comme elle et également très gaies. Elle tenait une boutique où l’on vendait de l’épicerie des journaux et des cigarettes. Frau WEBER laissait à ses filles une grande liberté disant dans un vocabulaire mi-allemand mi-français: « Les chats les poules il faut s’en occuper ce sont des bêtes. Les filles ont un cerveau. Qu’elles l’utilisent pour se débrouiller ! »
Les filles et les femmes de Sarrebruck se débrouillaient bien. Le capitaine TRABUC nous conta qu’à son arrivée en novembre 18 on lui donna une chambre dans un très bel appartement occupé par la femme d’un Major allemand qui était prisonnier. La dame lui fit voir sa chambre pour visiter l’appartement lui offrit à goûter et lui exposa que l’absence de son mari depuis quelques mois lui avait créé un grand vide. Elle parlait très correctement le français pour lui dire avec un petit sourire insistant que les circonstances faisaient qu’il pouvait être comblé. Le capitaine qui voulait faire venir sa famille à Sarrebruck répugnait à se lancer dans une aventure. La dame devenait très pressante suggérant qu’une chambre unique pourrait leur convenir. Ne sachant comment s’en débarrasser il lui dit:
– Madame un accueil si chaleureux me plait beaucoup mais il serait malhonnête à moi de faire que nos relations soient plus approfondies que celles que la simple politesse impose. Je dois vous avouer que j’ai contracté une maladie qui m’interdit cet approfondissement.
– Tranquillisez-vous capitaine moi aussi j’ai cette maladie.
Le capitaine ne nous confia pas la suite.
Je fus vite pris dans la routine de la vie militaire: éducation physique marches exercices sur le terrain tir réduit tir au mousqueton tir à la mitrailleuse. Une fois par mois j’étais de semaine. Il fallait arriver à la caserne au réveil vérifier et goûter la cuisine être présent au bureau de la Compagnie. Mais tous les samedis matin il y avait impérieusement exercice de défilé en musique pour tout le régiment afin que les défilés en ville soient impeccables. Une chose m’avait surpris lorsqu’une unité traversait la ville en défilant en armes. Je pensais que cela provoquait une espèce de hargne dans la population au mieux de l’indifférence. Bien au contraire il arrivait même qu’il se forme des haies le long des trottoirs.
Le temps hors de présence à la caserne se passait en majeure partir au cercle militaire où nous prenions nos repas et où en dehors du service on se distrayait comme on pouvait. C’est à cette époque que j’ai commencé sous la houlette de DE SAGAZAN à apprendre à jouer au bridge. Un bridge tout de pratique car à cette époque il n’existait pas ni méthode ni conventions. Nous avions constitué une équipe DE SAGAZAN et deux officiers de réserve du midi ZUCCA instituteur de Nice et Victor FORTUNA instituteur à Pierrefeu du Var. FORTUNA était un provençal magnifique qui aurait amusé Pagnol avec son accent chantant ses enthousiasmes extravagants ses exagérations extraordinaires. Je le revois encore lorsque nous essayions nos talents au bridge s’exclamer les yeux brillants sans l’ombre d’un sourire: « Quand je me vois jouer comme ça je me dis: Victor c’est bien toi qui joue ! » Ce qui déclenchait des éclats de rire tonitruants.
Le soir en regagnant ma chambre j’étais appelé par Mme WEBER pour participer à son dernier repas. Si elle-même et ses filles étaient bien étoffées leur nourriture y était sans doute pour quelque chose. Petit déjeuner copieux entre 7 et 8 heures. Déjeuner à midi. Goûter léger à 4 ou 5 heures. Repas à 6 heures et à 10 heures. Avant de se coucher café au lait ou chocolat et gâteaux.
A part mes occupations militaires je fus employé dans deux autres occasions. Le commandant du bataillon eu égard à ma formation me demanda de relever le plan d’un sentier de grande communication qui ne figurait pas sur la carte d’état major. Ce sentier dit de l’Hévental traversait une zone conduisant à Forbach. Une autre fois le capitaine me demanda un travail d’organisation. La 1ère Compagnie de mitrailles et ma Compagnie hors rang occupaient des locaux distants de la caserne principale où se tenait le reste du régiment. Bien que situé tout à côté et séparé simplement par la rue des Casernes administrativement les unités ainsi détachées pouvaient installer un genre de cafeteria où ne se consommaient évidemment que des boissons non alcoolisées. Le capitaine y faisait faire du chocolat qui était très prisé autant par sa qualité que par son prix 30 centimes la tasse.
– PEYROUX, me dit-il, c’est un succès mais il faut que vous mettiez ça d’aplomb car chaque mois je suis en déficit.
Je me mis à la tâche et compris vite le pourquoi de l’affaire. Les préposés fabriquaient leur chocolat en délayant dans du lait chaud du cacao soluble et du sucre en poudre sans se soucier des quantités à mettre: des cuillers largement remplies. Je calculai que le prix de revient devait s’établir entre trente et quarante centimes. Le déficit ne pouvait qu’être positif. Comme il n’était pas question d’augmenter le prix de vente il fallait diminuer le prix de revient. Je procédai à des essais et fixai les quantités minimales permettant d’avoir un chocolat de qualité acceptable le prix de revient ramené à vingt sept centimes. Pas question de faire des pesées avec un trébuchet. C’est à l’infirmerie qu’avec l’aide du major je pus trouver des étuis ayant contenu des médicaments et que je pus découper de façon que remplis à ras bord ils correspondent aux quantités voulues. Le mois suivant le bilant du capitaine fut très légèrement positif.
Au mois de septembre je reçus une lettre d’Albert me fixant la date de son mariage et me demandant instamment d’y assister étant son meilleur ami. Je dus faire une demande au Colonel qui m’accorda une permission de trois jours à condition d’assister à la cérémonie en grande tenue ceinturon de cérémonie et épée. J’avais la tenue mais je dus emprunter à DE SAGAZAN son ceinturon à boucle dorée et son épée.

André SCHNEIDER, un couple non-identifié, Jean PEYROUX
Denise et Marie-Thérèse SCHNEIDER

HAUT : X, Fernande PUYRAVAUD, X, Mme GUIBERT, Marie DEPRUN, Eugène BOULLAN, Marguerite PUYRAVAUD, Mr GUIBERT, Maurice SCHNEIDER, X, X, X
BAS : X, André SCHNEIDER, Marie-Thérèse SCHNEIDER, X,Simone BOULLAN, Albert GUIBERT, Denise SCHNEIDER, Jean PEYROUX, X, X
La cérémonie se déroula de la meilleure façon par un journée splendide. Je fis me dit-on plus tard une forte impression mais promener une épée à la main était tellement incommode que je la laissais dans un coin et ne la repris que pour rejoindre Sarrebruck.

Dès mon retour les grandes manœuvres d’automne se préparèrent. Y participait la division d’occupation de la Sarre le 153ème et trois bataillons de chasseurs. Étant le plus jeune officier du bataillon je fus chargé de la popote. DE SAGAZAN me dit: « Ce n’est pas la joie. Tu crapahutes sur le terrain comme les autres. A l’étape tu t’occupes en premier du cantonnement de ta section puis de ta chambre mais il faut qu’entre temps tu aies trouvé un emplacement pour la popote une salle à manger pour une quinzaine de personnes une cuisine et les chambres à côté pour le cuisinier et ses aides. Quand les copains du bataillon arrivent s’il faut attendre trop longtemps tu te fais engueuler. Quand la bouffe ne leur plait pas engueulade. Quand ta caisse est à sec et que tu bats le rappel des fonds engueulade. C’est toujours trop cher. Il faut en plus que tu prévoies les menus que tu t’occupes de l’achat des victuailles sans te faire rouler par le cuistot. Il faut que tu aies la possibilité de pouvoir toujours faire servir un repas acceptable n’importe où n’importe quand car un exercice peut s’interrompre en pleine nature ou finir à n’importe quelle heure dans un bled pourri où il n’y a même pas un café ».
Les premiers jours il y eut quelque grogne. Ca ne marchait pas toujours bien. Il manquait quelque chose ou il y avait du retard mais j’en pris l’habitude et fus suffisamment au courant pour donner satisfaction.
On quitta Sarrebruck en direction de Puttelange à 7 heures. Il était prévu quatre heures de marche soit une vingtaine de kilomètres. Il faisait chaud et malgré les recommandations « A l’arrivée attendez pour vous désaltérer d’être reposés » certains assoiffés burent bière sur bière et se trouvèrent complètement ivres. Les opérations réelles se déroulèrent par un beau temps d’automne. Les troupes du plastron furent évidemment bousculées et le sixième et dernier jour la sonnerie: « Lieutenant Capitaine Commandant Le Colonel vous attend Le Colonel vous attend » fut saluée avec joie. Après les critiques et les commentaires du Général je donnais aux officiers du bataillon un repas étoffé et bien arrosé pour liquider les provisions de la popote. Nous rejoignîmes Sarrebruck par Sarreguemines l’après-midi et la marche se termina par un défilé en ville.
Un mois plus tard après quelques bouteilles de champagne sablées en l’honneur du 153 et la promesse non tenue de garder en souvenir du temps passé ensemble des relations épistolaires ce fut le départ de Sarrebruck et la vie civile qui reprenait.
Six mois plus tard n’ayant pas trouvé d’emploi à Bordeaux je pris mes dispositions pour « monter » à Paris où je pensais avoir plus de possibilités. Ayant pu facilement intégrer la CGEE la première année se révèle assez dure et ma vie professionnelle était fort peu coupée de distractions par manque de moyens. Les seules que je me permettais étaient les dimanches passés chez Albert où non seulement m’attirait son amitié mais la présence de ses deux cousines notamment de l’aînée. J’ai toujours le souvenir d’un après-midi exceptionnel que nous avions passé tous les quatre au Lapin Agile et les chansons entendues me restent encore en mémoire associées à une intimité plus marquée, notamment des stances de Verlaine mises en musique par Reynaldo Hahn.

Ces stances remplirent de souvenirs agréables oh combien les jours que je passai à Morhange pour ma première période militaire. C’était en 1928. Elle présentait peu d’intérêt conférences exercices sur le terrain commandement le tout en vue d’obtenir mon deuxième galon.
Après mon mariage, en 1933 j’effectuai une deuxième période à Bitche. Elle se termina par une visite complète de l’ouvrage important du Grand-Hohékirkel ouvrage énorme de la ligne Maginot (source photos):
Cette visite dura un après-midi complet le long des kilomètres de voies ferrées dans les galeries aérées en surpression dans les ascenseurs pour joindre des salles de repos les coupoles d’artillerie d’infanterie ou d’observation. Le colonel qui nous conduisait nous demanda de lui faire part de nos observations. Je pris la parole en disant que je trouvais ces installations remarquables mais qu’elles ne constituaient qu’une ligne alors qu’on nous avait inculqué à l’école militaire qu’en matière de défense un échelonnement en profondeur était indispensable. « Ce n’est pas indispensable, répondit le Colonel, ici, c’est infranchissable ».
Quelques années plus tard de l’autre côté du Rhin se construisait la ligne Siegfried sans comparaison possible constituée par une multitude d’ouvrages très légers échelonnés sur une soixantaine de kilomètres.
Je fis une troisième période en 1937. Trois jours passés à Lyon pour un exercice de mobilisation réservé aux officiers. Période sans histoire où j’entendis affirmer d’une façon péremptoire par un Colonel qu’il était dangereux et stupide de motoriser une unité à plus de 20%. Trois ans plus tard mon collègue le capitaine BRENEC faisait en Champagne des mises en batterie toutes les journées et se déplaçait la nuit avec ses chevaux. Au bout d’un mois la quasi-totalité des bêtes était fourbue. Tout le monde se replia après avoir rendu les pièces hors service.
Un an plus tard, en septembre 38 au moment de l’occupation par les allemands des territoires sudètes quelques classes furent rappelées et je fus du nombre affecté au 23ème Régiment d’Infanterie.

Je rejoignis le cercle de mobilisation de Rambervillers dans les Vosges. Les opérations de mobilisation l’équipement des hommes durèrent deux jours et le régiment au grand complet partit par chemin de fer en direction de la boucle de la Moder dans le Bas-Rhin. Nous constituions une troupe d’intervalle chargée d’occuper le terrain. Tranchées Feuillées Poste de Commandement Postes d’observation Postes de Tir Communications. Mais tant qu’il n’y avait pas d’hostilités les hommes cantonnaient à Sessenheim un gros village alsacien. Les officiers étaient logés chez l’habitant. Je partageais ma chambre dans une maison pimpante murs impeccablement blancs Volets verts tuiles de couleur vernissées avec un ingénieur alsacien très sympathique le lieutenant STEINER. On attendait impatiemment l’issue de pourparlers de Munich entre les chefs d’état Français Anglais Allemand et Italien. Après la signature des accords les ordres de démobilisation ne vinrent qu’une douzaine de jours plus tard.
On tuait le temps comme l’on pouvait. Militairement il n’y avait qu’à assurer de bonnes conditions de nourriture et d’hygiène des hommes. Avec des officiers qui n’étaient pas de service on faisait quelques bridges.
J’étais plus lié avec le lieutenant STEINER qui étant de la région me fit visiter les quelques coins agréables de la région les bords du Rhin quelques forêts et à Sessenheim où avait habité Goethe l’église. Dans notre désœuvrement nous avions passé quelques moments à regarder sur les états de la Compagnie les occupations civiles des appelés. Nous y découvrîmes un organiste et apprîmes qu’il sortait du Conservatoire de Paris. Il nous vint à l’idée de le faire jouer sur l’orgue de l’église. Aussitôt di aussitôt fait. Nous partons à l’église où nous trouvons le curé dans son église en train de faire sans grand talent appréciable quelques exercices à l’orgue. Il acquiesce à notre demande et de son côté notre organiste accepta avec plaisir. Le plus étonné fut notre curé lorsqu’il entendit la Toccata de Bach jouée de cette façon. Une amitié s’établit entre organiste et curé et le dimanche à la grand messe l’orgue résonne majestueusement dans la nef qui n’avait de longue date été aussi remplie.
Il y avait en 1938 juste vingt ans que l’Alsace était redevenue française. Dans cette région frontalière le parler courant était le dialecte ce qui fait que les appelés tous venant de l’intérieur comme on disait étaient un peu dépaysés mais tous dans leur ensemble avaient été très bien accueillis et même certains très très bien accueillis. C’est ce que me confirma un matin STEINER alors que nous quittions notre logement pour nous rendre à la Compagnie. Deux très jeunes filles marchaient devant nous et conversaient en dialecte à haute voix sans se douter que l’un des officiers derrière elles les comprenait.
« – Savez-vous ce que la brune vient de dire à l’autre ?
Ma petite ce caporal il m’a b_ _ _ _ _ comme jamais je n’ai été b _ _ _ _ _!
Vous voyez à l’intérieur et notamment à Paris dans la Presse on présente l’Alsace comme un modèle de moralité et de vertu. La réalité comme vous constatez en est loin. A l’usine dans les bureaux comme dans les ateliers les naissances se produisent deci delà et il y a mariage en général au deuxième ou au troisième enfant ».
L’ordre de départ arriva enfin vers Rambervillers et le retour à la vie civile. On sentait dans cet hiver 1938 que la paix était très précaire.
Sans doute à cause de ma profession j’avais au 23ème RI été affecté officier de transmission bien que j’ignorais tout des appareils Radio Téléphone utilisés. C’est pourquoi en prévision d’un autre rappel plus sérieux possible j’allai suivre des cours de formation tous les dimanches matin au 18ème Génie à Versailles.

Mais une autre orientation militaire m’attendait. A l’instar de ce que les allemands avaient organisé le Grand Quartier demanda à Monsieur ANTOINE directeur d’une importante société de distribution électrique de constituer un système militaire analogue permettant d’assurer dans une zone d’hostilités éventuelle la production et la distribution de l’énergie électrique. C’est ainsi que naquirent les Électriciens de campagne. Dans toutes les sociétés de distribution d’énergie électrique exerçant de la frontière suisse à la Mer du Nord et sur une profondeur de l’ordre de cent kilomètres furent constituées des unités minimales capables d’assurer le service minimum de temps de guerre et mobilisées sur place. En plus il serait formé avec des éléments pris dans les grandes compagnies de construction électrique. Les unités dotées de moyens de transport dont le rôle éventuel serait de construire ou de réparer des lignes de transport d’énergie et des postes de transformation.
Monsieur SEMELLE Directeur Technique de la CGEE lieutenant de réserve devint commandant et eut la charge d’organiser avec le personnel de la Compagnie la 101ème section d’Électriciens de Campagne. Il a du choisir parmi le personnel français des hommes compétents en âge d’être mobilisés. L’encadrement posa des problèmes. Il fut choisi parmi les chefs de travaux, de chantier les ingénieurs mais il aurait été choquant que la hiérarchie militaire soit pour certains inverse de la hiérarchie civile et que par exemple un directeur sergent de réserve soit sous les ordres d’un conducteur de travaux lieutenant de réserve. Il fallut prévoir des nominations résoudre les problèmes que posaient les refus de certains. Un ingénieur refusa par lettre en disant qu’on faisait la guerre avec des canons et non avec des pylônes. Enfin en fin de printemps le 101ème fut sur pied. Les intéressés reçurent leur feuillet individuel de mobilisation au centre mobilisateur du 11ème Génie à Versailles. Le matériel spécialisé était fourni par la Compagnie et les camions prévus étaient fournis par l’armée.

L’été 39 se poursuivait dans un climat politique de plus en plus lourd. On sentait que la paix ne tenait qu’à un fil. On était stupéfait de voir la quasi totalité du peuple allemand applaudir les discours de plus en plus tonitruants de Hitler et la fameuse question de Goering dans l’immense halle d’une usine sidérurgique de la Ruhr, retransmise dans les actualités cinématographiques: « Wollt Ihr Butter oder Kanonen ? » Et la masse des ouvriers harangués hurlant d’une même voix « Kanonen !« . Est-ce cette atmosphère qui nous fit retarder notre départ en vacances ? Je ne me souviens plus. Toujours est-il que nous décidames de les prendre en septembre à Royan. Denise et les enfants partant le quinze août. Nous primes la route avec la Nervastella Denise sa mère sa sœur, Nicole et Jacques qui avait trente mois.

Nous trouvâmes très facilement une location la villa « Manu » où nous nous installâmes. Je les quittai en laissant la voiture et prit le train pour Limoges où j’avais rendez-vous avec l’Ingénieur en Chef des Forces Hydrauliques du Centre le lendemain matin.
Pour tuer le temps le soir je passai la soirée au cinéma et le programme comportait « La Grande Illusion« . Était-ce prémonitoire ?
Je passai le dimanche suivant avec Nénette [SCHNEIDER] et Robert [RICHARD] qui eu égard à la situation avaient abrégé leur voyage de noces. Nous passâmes l’après-midi à Versailles. Le moral n’y était pas, on sentait que la catastrophe pouvait se produire d’un moment à l’autre. La rupture des pourparlers soviéto-anglo-français et le passage de la Russie soviétique dans le camp allemand ne laissa plus aucun doute. La guerre fut déclarée le samedi. Le dimanche Albert qui était seul me proposa de l’accompagner à Montoire-sur-le-Loir où son directeur séjournait dans sa maison de campagne. Il venait prendre congé et le mettre au courant des affaires qui avaient eu lieu pendant qu’il assurait l’intérim. En revenant nous croisâmes avec étonnement des gens qui chantaient et manifestaient de la joie. Nous nous arrêtâmes pour comprendre de quoi il s’agissait. Ils crièrent: « C’est fini, ça s’est arrangé ! » et c’est en exultant que nous arrivâmes à Paris où les nouvelles transmissions par Radio nous firent déchanter.
Je préparai mes affaires pour rejoindre le lendemain le 11ème Génie à Versailles. J’avais abandonné depuis ma dernière période la tenue bleu horizon de 1925 et c’est en vareuse à col ouvert kaki que je rejoignis la 101ème section d’électriciens de campagne.
Dans la matinée l’effectif se trouva au grand complet. Les hommes cantonnaient dans les pépinières Truffaut. Il fallut deux jours pour habiller et équiper tout notre monde percevoir camions camionnettes motos voitures de liaison. Les relations étaient faciles puisque tout le monde se connaissait sauf l’effort d’une dizaine d’hommes dits de petit état major destinés à assurer les services cuisiniers plantons chauffeurs car s’il était prévu des voitures pour les reconnaissances et les liaisons que devaient faire les officiers il était interdit militairement à ceux-ci de conduire.

Le troisième jour hommes et matériel furent transportés à Satory pour y embarquer sur un train militaire qui nous conduisit avec une lenteur particulière et des arrêts nombreux à Anizy-le-Château via Épône Baumon Pontoise Compiègne et Soissons. Nous avions mis sept heures pour parcourir 130 kilomètres. On passa la nuit à Anizy et le lendemain avec nos propres moyens nous nous rendîmes à une vingtaine de kilomètres de là à Moussy-Verneuil. C’est un tout petit village ayant pour tout commerce une auberge et possédant un château. Le château du Comte de Verneuil où l’état major s’installa.

Les hommes furent facilement cantonnés dans le village et on organisa un parc avec atelier pour garer les nombreux véhicules de la section. Moussy-Verneuil est situé au pied d’un plateau dont les courbes de niveau sur les cartes d’état major de la Grande Guerre avaient la forme de la grande Ile et pour cette raison l’avait fait appeler le plateau de Madagascar. Il s’y élevait une ferme qui avait été abandonnée à la suite d’une prolifération fantastique des lapins qui dévoraient toutes les cultures.
Géographiquement Moussy-Verneuil était situé à peu près au centre de gravité d’un triangle dont les sommets auraient été Soissons Laon Reims. A quelques centaines de mètres au Nord de Moussy s’étendait sur une vingtaine de kilomètres le fameux chemin des Dames qui laissait dans la mémoire des anciens combattants le souvenir de combats extrêmement meurtriers. A quelques centaine de mètres au Sud on atteignait Bourg-et-Comin un village plus important où se trouvaient plusieurs commerces. Il bordait l’Aisne et son canal latéral.
Le temps était splendide et ce mois de septembre 39. La drôle de guerre commençait et on s’y serait cru beaucoup plus en vacances qu’en période d’hostilités. Au château la vie s’organisait. On avait installé un bureau de dessin pour permettre les études. Le premier travail demandé par le Grand Quartier fut l’étude et la construction de protection contre les bombardements des transformateurs et des disjoncteurs des grands postes de transformation. Cela consistait à entourer chaque élément de doubles parois en bois à l’intérieur desquelles on entassait du sable. Un camarade partit à Vandières pour procéder à l’installation d’une telle protection. Je ne restai pas non plus longtemps à Moussy-Verneuil. La CGEE à la déclaration de guerre construisait une ligne 220,000 volts d’Amiens à Pont-à-Vendin. Cette ligne avait une importance militaire. Elle devait alimenter en énergie une usine d’aviation hâtivement mise en construction en 1937-38. Le personnel de la CGEE ayant été mobilisé le chantier était en sommeil depuis le début du mois. Le Grand Quartier demanda la reprise des travaux. Le Commandant me désigna pour m’en occuper et je partis avec une cinquantaine d’hommes, une camionnette et une moto pour Arras.
Les hommes étaient hébergés en casernes. On avait pour le repas de midi organisé un coin cuisine et réfectoire dans le magasin du chantier. J’étais personnellement logé chez Louis PERET, l’Ingénieur en Chef de chantier qui occupait une grande maison Boulevard Faidherbe.

Je prenais mes repas à la popote des officiers de la 12ème section d’Électriciens de Campagne. En même temps qu’avaient été créées les 101ème 102ème 103ème sections issues d’Entreprises de Construction et chargées de travaux neufs ou d’entretien étaient formées avec les sociétés frontalières de distribution d’Électricité des sections d’électriciens de campagne chargées de la maintenance de la distribution: la 12ème section était formée par la Société Artésienne de Force et Lumière, la Compagnie d’Électricité du Nord et quelques autres sociétés.

Il faut noter qu’il existait avant la guerre des bons rapports entre les Entreprises de Constructions Électriques et leurs clients les sociétés de distribution. En particulier la succursale d’Arras de la CGEE était pratiquement chargée de tous les travaux de la société Artésienne. J’étais en pays connu. Les cinq mois que je passai à Arras me firent faire une connaissance plus approfondie des cadres de cette société tous officiers de la 12ème section et me permirent de constater que contrairement à une opinion opposant les gens du Nord à ceux du Midi au point de vue comportement et manière de vivre il y a beaucoup de ressemblance entre eux. Si les climats sont très différents leur joie de vivre, la gaité, les réunions amicales animées et joyeuses sont semblables. Je fus très bien accueilli et y contractai quelques amitiés. Friands d’histoires coquines. J’y obtins un vif succès car j’en avais un grand stock et quand j’arrivais j’étais salué par un chœur joyeux chantant sur l’air de Frou Frou « Peyroux Peyroux … »…
Il faut dire que le climat de la société Artésienne était celui de la bonne humeur et de la joie. Les ingénieurs avaient une grande liberté et courir le jupon les bons repas les cafés en toutes occasions paraissait être la grande occupation de beaucoup d’entr ‘eux. Quelques faits en témoignent. La société distribuait de l’énergie électrique et du gaz. La direction du gaz était assurée par un certain Monsieur D. brave type haut en couleur le parfait ch’timi. Célibataire bien qu’ayant un certain âge il avait une manière très personnelle de meubler la solitude de son célibat. Il suspendait la présentation des factures de gaz à certaines clients vivant seules encore jeunes et qui voudraient bien de temps en temps suivant l’expression de Chamfort « échanger avec lui quelques fantaisies et procéder au contact de leurs épidermes ».

Quand le contact et les fantaisies ne lui plaisaient plus les factures étaient de nouveau présentées. Toute la société Artésienne et quelques uns de ses clients avaient été mis au courant au printemps 1939. L’immeuble de la société rue du Crinchon comportait au rez-de-chaussée un grand hall qui se prolongeait jusqu’à un verrier qui l’éclairait. A chaque étage des galeries courraient tout autour desservant les bureaux. Les services du gaz et le bureau de leur direction étaient au deuxième.
Quelques jours après l’interruption des fantaisies et la présentation des factures une partenaire abandonnée se présente à une heure où le hall était plein de monde le personnel en pleine activité. D’une voie tonitruante et avec un accent ch’timi s’écrie:
– « Ouch qu’il est ch’D. ? » et D. se montre au deuxième et répond:
– « Tu peux pas t’taire !
– Non j’me tairai point maint’nant que tu veux plus d’min cul tu m’envoies les reçus. Tu peux t’les foutre où j’pense vieux salop ! »
Cela a beaucoup amusé le personnel. J’ai appris par la suite qu’il s’était marié en 1941 avec une jeune oie blanche de cinquante ans très collet monté qu’il était allé dénicher en pleine campagne. Leur union dura très peu de temps. La société Artésienne avait fait édifier sur le terrain contigu à son immeuble des volières pour permettre aux membres de son personnel qui le désiraient d’y élever des poules. D. avait la sienne. Un samedi après-midi alors qu’il se promenait dans la cour sa femme est venue dans leur volière pour chercher des œufs éventuels. Quelle idée eut-il ? Quel fantasme ? Toujours est-il qu’il entra dans la volière et entreprit d’y exercer ses prérogatives de mari. Mal lui en prit sa femme outrée fit sa valise et retourna chez sa mère.
La société Artésienne sur ses terrains de la rue du Crinchon avait ses bureaux mais possédait tout à côté un café qui était bien pratique pour aller s’y désaltérer l’été et se réchauffer l’hiver. Mais le 9 était aussi sa propriété et le 9 portait un grand numéro et il s’y trouvait de jeunes femmes très accueillantes. Il m’a été conté qu’un employé chargé de relever les compteurs d’électricité se présente un jour au 9 à une heure non habituelle et trouve que le compteur était shunté. Il court annoncer la nouvelle à son directeur. Ce dernier bondit chez la patronne le prit de très haut:
– « J’exigerai l’application intégrale de la loi. très forte amende et sans doute plus ! »
La patronne dans tous ses états se voyait déjà emprisonnée perdant sa place suppliait qu’on lui pardonnât. Tout s’arrangea. Ils transigèrent. Toutes les fois qu’il y aurait une nouvelle lui et son collègue le directeur du gaz en auraient la primeur et le 9 continua de travailler et la guerre augmenta son chiffre d’affaire d’une façon considérable.
En effet Arras devint à l’automne 39 le centre des forces anglaises. Les quatre divisions cantonnaient dans les environs de la ville. Comment pendant la drôle de guerre après les exercices militaires d’entrainement et les corvées usuelles occuper les fins de journée sinon aller faire un tour en ville et y découvrir cinémas cafés et … le 9 de la rue du Crinchon.
[De nos jours en 2023, le n°9 de la rue du Crinchon à Arras héberge le Centre des Impôts…].
Une organisation parfaitement efficace y avait été introduite comme j’ai pu le constater lors d’une visite guidée par la direction de la Société Artésienne. On entrait d’abord dans la salle de consommation de laquelle on accédait par deux allées latérales à une salle de cinéma de 120 places. Le prix de la séance était 120 francs. Si toutes les places étaient occupées cela faisait 1 franc par place ce qui n’était pas cher même pour des simples soldats. S’il y avait dix occupants la place coûtait 12 francs. On y passait des films hautement porno qui aujourd’hui ne seraient pas classés X mais XXX. Le final de celui qui nous fut montré consistait en la vue du postérieur d’une jeune femme tenant tout l’écran et incliné de façon à laisser entrevoir des environs infiniment attractifs. A ce moment la lumière était rétablie et les boys sortaient en suivant l’une ou l’autre des allées où les filles attendaient vêtues d’un peignoir plus ou moins entr’ouvert. Que pouvaient-ils faire ? C’était irrésistible. A huit heures venaient des MP s’assurer qu’il n’y avait plus personne ou vider les attardés. A huit heures trente pouvaient venir les officiers consommer du champagne et reçus par ces dames en robe de soirée. La conclusion était toujours la même. Après deux mois d’interruption en mai 1940 le même scénario reprit mais avec les allemands pendant quatre années.
PERET le chef de chantier et son adjoint GRETTAZ tous deux suisses avaient la responsabilité du chantier et des travaux. Je n’avais pas grand chose à faire. La CGEE à ce moment vidée de son personnel n’arrivait plus à exécuter ses études et m’écrivit pour me demander si je n’aurais pas le temps de me charger de certains projets. Je donnai mon accord et me mis à travailler à longueur de journée dans les bureaux du chantier. Je percevais ainsi de très importantes notes de remboursement que je faisais parvenir à Denise. Comme tous les officiers mariés j’avais demandé depuis septembre qu’il soit fait une délégation de solde de 50% à mon épouse ce qui lui permettait de vivre aisément. Les suppléments dus à mes travaux lui permirent de rembourser la plus grande partie des sommes restant dues sur la maison de Colombes. J’eus aussi une étude particulière pour le chantier. La Compagnie Électrique du Nord demanda que l’on fasse une dérivation de la ligne sur l’un de ses postes. Pour gagner du temps, j’en fis l’étude et le devis. Normalement notre fournisseur de pylône aurait fait le dessin d’exécution. Mais son personnel était mobilisé et je proposai de faire moi-même le dessin d’exécution. C’était un travail que je n’avais jamais fait. Cela représentait un gros travail. Le pylône de 50m dessiné au 1/10 faisait un dessin de 5m de long. Il devait y avoir le maximum de détails car le personnel d’exécution à l’usine par suite de la mobilisation ne comportait pratiquement que des manœuvres plus ou moins illettrés. Je m’en sortis à peu près bien. Il n’y eut qu’une erreur qui rendait le pylône immontable. La diagonale du bas avait 20 cm de trop. Je refis tous mes calculs cela venait d’une erreur d’addition, que je devais faire à la main, le chantier ne possédant pas de machines, d’une cinquantaine de chiffres.
Je garde un souvenir de cet hiver 39-40 marqué par le froid qui fut très précoce. Pendant des semaines le thermomètre ne remonta pas au-dessus de -20°. Pour marcher sur la glace j’avais muni mes talons de crampons. Sur le chantier les fondations avaient été heureusement coulées avant le gel mais le montage des chaînes et la mise sur pince étaient très pénibles. On plaçait un brasero à l’intérieur du pylône. Le monteur ne restait en haut que dix minutes puis descendait pour se réchauffer. Pour pallier toute défaillance une élingue était passée sous ses aisselles renvoyée sur une poulie et maintenue au sol. Le froid produisit d’ailleurs un accident dramatique dans la région. Le gaz d’éclairage était produit sur les mines et distribué aux points d’utilisation sous haute pression environ un bar. Là on abaissait la pression de façon à alimenter les ménages normalement. Une rupture se produisit dans la canalisation à haute pression. Le gaz s’échappa jusqu’à la couche glacée qui atteignait en pleine campagne jusqu’à quarante et cinquante centimètre. Il suivit la pente du terrain jusqu’à un point où il n’y avait pas de glace: sous une maison isolée dans laquelle il se répandit et asphyxia le père la mère et quatre enfants.
Avec le mois de décembre arrivèrent les premières permissions. Je pus aller rejoindre pour huit jours Denis et les enfants. Au lieu de rester à Moissac où le climat méridional leur aurait permis un séjour plus agréable ils choisirent de se fixer à Bayeux pour y vivre près d’une amie. J’y arrivai pour Noël. Ils habitaient une maison inconfortable au possible. Pas de chauffage. Une cuisinière que je fus obligé de réparer. Un seul petit poêle dans une chambre. La chambre où nous couchions était glaciale. Jacques y avait son petit lit et pour éviter de le conduire aux toilettes qui étaient à l’extérieur Denise avait acheté un petit pot. Le matin son urine était gelée dans le pot. Je fis le maximum d’aménagements pour leur rendre la vie plus facile et rejoignis Arras toujours dans le froid.
Les travaux étaient presque finis. Nous étions en train de faire des mesures en plein air réchauffés par le vin chaud d’Électricité et Gaz du Nord lorsqu’un coup de téléphone issu d’une mairie nous signale qu’un accident vient de se produire sur la ligne. Deux pylônes paraissent endommagés. Nous bondissons PERET , CROTTAZ et moi. Nous apprenons qu’un avion anglais de la base de Reims au cours d’un exercice a voulu passer sous la ligne en milieu de portée où la distance au sol du câble inférieur est de l’ordre de 8 mètres. Il a accroché ce câble qui s’est rompu et s’est écrasé sur une colline à quelques centaines de mètres. Les deux pylônes encadrant cette portée ont leur partie supérieure détruite ainsi que les consoles inférieures et leurs chaînes. Les autres pylônes n’ont pas souffert. Notre vérification est finie. Il est huit heures passées. La température est glaciale. J’éprouve une gêne sous mon nez. Je tâte à la main. Ma moustache est prise dans un bloc de glace. Il fallut commander deux tronçons supérieurs deux bras deux chaînes. Les délais de livraison le temps de montage firent que la ligne ne fut achevée que fin février. Nous quittâmes Arras le 23. Le froid s’était calmé. Il nous fallut une journée pour rejoindre Moussy-Verneuil certaines barrières de dégel n’ayant pas été levées nous obligeant à allonger considérablement notre parcours.
La vie tranquille reprit avec un temps moins rigoureux permettant promenades pêche. Lorsqu’il me vint à l’idée d’utiliser une pièce noire d’une des tours du château pour y installer un laboratoire de photographie. Il me fallut d’abord persuader le commandant. Il finit par se laisser convaincre devant l’argument de l’utilité du laboratoire pour développer en priorité les photographies d’ouvrages détruits ou endommagés. Je fis les plans d’un agrandisseur tout bois que je fis réaliser par un chef monteur de postes de la CGEE, Grosjean, très habile et qui utilisait son temps libre à travailler chez un menuisier de Bourg-et-Comin. Mais pour parachever l’installation il me fallait des produits chimiques et des cuvettes et des éprouvettes et surtout un objectif. J’aurais pu trouver les premiers à Laon ou Reims mais l’objectif n’était trouvable qu’à Paris. Je demandais ce que j’avais prévu une permission de quarante huit heures qui me fut accordée. En partant la veille en fin d’après-midi j’avais deux jours à passer à Paris. Je télégraphiai à Denise de se rendre à Paris à la gare Saint Lazare par le train Cherbourg Paris qui y arrivait vers 11 heures du soir. C’est ainsi qu’un laboratoire de photographie me permit pendant la drôle de guerre de passer deux jours avec Denise. A mon retour je demandai au Commandant un cliché lui appartenant et avec le laboratoire en plein fonctionnement je lui fis un agrandissement d’une photo de son fils qui le ravit.
A la fin mars le commandant me chargea de l’étude et de la réalisation de la déviation du camp de Neufchâteau. Le Haut Commandement persuadé que les hostilités quand elles se déclencheraient se dérouleraient comme en 14-18 avait décidé d’installer au sud de Neufchâteau ce qu’il appelait un camp de grand repos pour quatre divisions. Stocker le matériel l’armement les moyens de transport. Installer des chambres des réfectoires des salles de repos des infirmeries des hôpitaux des distractions pour une quarantaine de mille hommes prend beaucoup de place. On avait vu grand. Des terrains avaient été retenus qui n’avaient pas une grande valeur agricole mais s’étendaient sur des kilomètres. Un ennui ils étaient traversés sur toute leur longueur par une ligne haute tension. Qu’à cela ne tienne. Le Grand Quartier dans ses réserves spéciales avait des électriciens de campagne. Ils déplaceraient la ligne. Il fallait donc construire une ligne provisoire contournant l’ensemble du camp et démonter sur toute sa surface ligne et pylônes. La ligne à construire avait une trentaine de kilomètres. Nous partîmes les commandant et moi faire une reconnaissance du nouveau tracé et prendre contact à Neufchâteau avec les officiers du Génie qui avaient pris en charge le contrôle des travaux du camp et par qui il fallait passer pour toute commande. Je choisis Illoud comme centre de travaux. Il y avait une gare un terrain avec des bâtiments pour y établir le chantier. Je retins même la maison où je m’installerais quand les travaux commenceraient. De retour à Moussy j’adoptai comme appui un ensemble constitué par deux poteaux bois. Appui suffisamment résistant trouvable très rapidement et pouvant durer quelques années. Je fis faire les études par le bureau spécialisé. On réalisa rapidement un prototype. On fit des essais qui furent concluants. J’avais envoyé un géomètre déterminer le tracé et le profil. L’étude sur le profil se fit à Moussy et pour ultérieurement matérialiser le piquetage sur le terrain je commandai des piquets au Génie de Neufchâteau. Comme je leur en commandai 600 et que je déclarai que c’était suffisant à 5% près ils parurent étonnés et m’appelèrent le « Lieutenant Précis ». De Moussy je passai toutes les commandes au Grand Quartier 1200 poteaux de 15 mètres.

Les armements suivant dessin. Les chaînes les câbles. Il n’y avait plus qu’à attendre le matériel à Illoud pour commencer les travaux. Le Commandant SEMELLE me demanda de bien m’assurer après du Grand Quartier que les commandes avaient été bien passées. C’est ce que je fis. Les études et tous les préparatifs nous avaient conduit au début de mai. Les poteaux commençaient à arriver en gare d’Illoud. J’avais décidé de me rendre sur place avec le personnel et le matériel dès que les poteaux seraient livrés car le piquetage était déjà fini. Je reçus un coup de téléphone du chef de gare d’Illoud me faisant part de ses ennuis. Il avait reçu trois trains de poteaux qu’il avait fait entreposer en gare où il n’y avait plus un espace de libre et on le prévenait de l’arrivée de plusieurs autres trains.
Que faire ? Je lui conseillai de faire déposer les autres poteaux dans les rues du village et me renseignai auprès du Grand Quartier où j’appris que chaque fois que j’avais téléphoné pour m’assurer que la commande était bien passée on avait commandé tout à nouveau et le chef de gare d’Illoud devait recevoir 3600 poteaux de 15 mètres. Bout à bout il devait y avoir 54 kilomètres de poteaux. Il faut dire en outre que les poteaux bois utilisés normalement ont huit à dix mètres et que 15 mètres est une longueur exceptionnelle. Les acheteurs du Grand Quartier avaient du ratisser tous les chantiers de préparation de poteaux de France et de Navarre pour les envoyer à Illoud.
Ce fut une mine quelques semaines plus tard pour les allemands qui n’ont sans doute jamais pu s’expliquer la raison d’un tel rassemblement de poteaux dans un petit village.
Le 13 mai je m’apprêtai à quitter Moussy pour Illoud. Cela ne se produisit pas. Le vendredi 10 mai la guerre n’était plus drôle. La Hollande et la Belgique étaient envahies. Dans notre coin isolé de l’Aisne nous nous morfondions guettant les informations écoutant passer des avions entendant parfois des détonations lointaines. Nous étions au grand complet. Seul le lieutenant TIMBEAU n’était pas rentré occupé à compléter l’alimentation électrique de l’ouvrage de Fermont le dernier ouvrage au nord-ouest de la ligne Maginot ouvrage d’importance moyenne.
Le 12 le commandant reçut du Grand Quartier l’ordre d’envoyer à Arras un détachement complet de lignards. Je suis désigné et le lendemain matin lundi 13 je prends la route avec mon camion la camionnette la moto une vingtaine d’hommes les chauffeurs et un chef de chantier. Pour tout ce monde c’était un déplacement comme ils en avaient effectué des quantités dans leur vie professionnelle. Cet état d’esprit changea bien vite. Nous roulions normalement à environ 50 kilomètres heure lorsque nous aperçûmes au loin en travers de la route un madrier posé sur deux barriques.
« – Quelle bande d’andouilles » s’écria Jean le chauffeur.
Il ralentit s’arrêta et sur une planche fixée à la poutre nous pouvons lire une inscription peinte « Attention Danger Bombe non éclatée ». Jean tout pâle ne disait plus rien. Ce n’était plus un déplacement habituel. Je fis faire une marche arrière et un demi-tour et emprunter des chemins secondaires pour retrouver la route plus loin. Nous atteignîmes Arras en début d’après-midi. Les hommes furent cantonnés dans une caserne.
Le Grand Quartier avait précisé que je devais être sous les ordres du Commandant OOSTERLYNCK que j’avais bien connu lors de mon précédent séjour à Arras. Il me procura une chambre près de l’Artésienne. Dans la nuit qui suivit un violent bombardement aérien eut lieu. L’Hôtel de l’Univers rue Saint Aubert fut particulièrement touché. Des incendies se produisirent un peu partout. Tous les militaires présents y compris les électriciens de campagne furent utilisés toute la nuit pour aider les pompiers et dégager les décombres. Ils retournèrent dans leurs quartiers dans le courant de la matinée. Si pareille chose se reproduisait et si nous avions à exécuter de jours des travaux, on ne pouvait imposer aux hommes d’y procéder après avoir passé la nuit à travailler. J’en parlai au Commandant OOSTERLYNCK qui fut de mon avis. J’en avisai le Commandant SEMELLE à Moussy-Verneuil en le priant de demander au Grand Quartier de faire cantonner à part les électriciens de Campagne. Le Grand Quartier donna rapidement son accord et avec le commandant nous choisissons Agnez-lès-Duisans un petit village situé près de la route de Saint Pol à Arras. Nous prenons contact avec le maire pour établir le cantonnement des hommes les cuisines les chambres d’officier le bureau de la section et le parking pour les véhicules. Les autres officiers et moi chef d’atelier devaient ramener hommes et matériel. L’après-midi se passa à tout organiser. Le Commandant reçut l’ordre d’aller réceptionner à Vincennes 6 camions Renault tout neuf et à Lille 250 lits.
Le 14 le Commandant SEMELLE me transmet un ordre du Grand Quartier: « Prendre contact à Lille avec la section locale d’électriciens et des délégués belges des sociétés de distribution d’électricité de Flandre occidentale et du Hainaut pour organiser à partir des postes français un transport d’énergie vers les régions qui ne sont plus alimentées ».
Avec un officier de la 12ème section spécialiste des postes nous nous rendîmes à Lille où sévissait une épidémie d’ « espionnite ». La cinquième colonne était partout. Des officiers allemands déguisés en religieuses auraient été lâché par parachutes. Tout juste si on ne soulevait pas les robes des religieuses circulant dans les rues.
Nous nous mîmes d’accord sur la construction de deux lignes à 60,000 volts pour établir une liaison entre deux grands postes. Le problème des postes était plus délicat. La tension normalisée en Belgique était 70kV et en France 63 kV. Je passe le 15 et le 16 à étudier mes deux liaisons. Rassembler des poteaux bois provenant des stocks des sociétés frontalières La Société Artésienne et la Compagnie d’Électricité du Nord avaient les câbles et les isolateurs nécessaires. Je commande des ferrures hâtivement dessinées. J’envoie mon géomètre reconnaitre rapidement le tracé envisagé. Il n’était pas question de relever le profil en long et de rechercher les autorisations de passage.
Le 16 arrivent à Agnez-lès-Duisans des camions conduits par des électriciens de campagne frontaliers remplis d’archives de société. Le 17 je reçois directement l’ordre de me rendre avec mon personnel et mon matériel au siège de la Société Artésienne pour y attendre les instructions pour aller réparer la ligne 150 kV Damery Beautor qui a été coupée à la suite à un bombardement aérien. Je laisse les hommes dormir comme ils peuvent dans les véhicules et nous nous relayons PIRENTÈS mon chef de chantier et moi au standard pour y attendre les instructions. A huit heures du matin après une nuit fatigante n’ayant reçu aucun appel je décide de regagner Agnez donnant à la standardiste qui avait repris son service la consigne de me prévenir si on demandait mon intervention.
Mais au rez-de-chaussée un spectacle inattendu nous a laissé PIRENTÈS et moi sidérés. Le grand hall habituellement quasiment vide était rempli d’une foule de femmes d’enfants qui avaient des paquets avec des valises. C’étaient les familles des électriciens frontaliers fuyant leur pays et venant demander asile à la Société Artésienne. A ce monde s’ajoutait le personnel qui avec fébrilité organisait le repli des archives à Forges-les-Eaux. Cela donnait une impression de pagaïe et de désordre inimaginable.
Arrivés à nos cantonnements je téléphonai au Commandant SEMELLE à Moussy pour lui demander de me faire parvenir du matériel et l’outillage supplémentaire car les destructions devenaient de plus en plus fréquentes. Je relançais les fabricants des armements des poteaux pour la liaison France Belgique et étudiais la mise en place de chantiers lorsque vers 17 heures ce samedi 18 arriva un motocycliste porteur d’un ordre à exécution immédiate: « Départ le plus rapidement possible de tout le personnel. N’emmener aucun matériel pour plus de rapidité ».
Point d’aboutissement Gaillefontaine au nord de Forges-les-Eaux. J’étais à ce moment là seul au bureau de la section avec le Commandant OOSTERLYNCK affolé, complètement effondré qui disait:
« – Je n’ai jamais vu cela en 14. Que faire ? Que faire ? Voulez-vous organiser tout cela ! »
En conformité avec l’ordre il se refusa à emmener tout matériel même son matériel de cuisine.
« – Mon Commandant, lui dis-je, avec les replis frontaliers nous sommes dans les cinq cents. Comptez-vous les faire manger au restaurant ? Si vous ne voulez point le faire je prends sur moi d’emmener tout ce qu’il faut.
– Faites ce que vous voulez » me répondit-il.
Avec BELLERA je fis vider la camionnette et la remplis de tout ce qu’il était possible d’y mettre comme matériel de cuisine et provisions et entrepris d’organiser le convoi. De concert avec les officiers issus de l’Artésienne du centre de Forges-les-Eaux notamment LEMAHIEN nous établissons l’itinéraire Agnez – Avesnes-le-Comte Doullens puis direction Flixecourt. Traversée de la Somme entre l’Etoile et Longpré-les-Corps-Saints et Airaines. Je connaissais un peu la région car la CGEE avait à Longpré un chantier de poteaux béton où j’étais allé quelquefois. A Airaines on prenait la route de Beauvais jusqu’à Camps et delà la départementale 211 jusqu’à Aumale d’où l’on atteignait Gaillefontaine facilement. Il y avait 42 véhicules que je fis aligner le long de la route. Je désignai un responsable par véhicule. A charge par lui d’établir une liste des hommes qu’il avait à bord. Je fis faire le plein d’essence et emmener quelques futs de réserve. Je fis établir pour chaque chauffeur une copie de l’itinéraire et annonçai que les départements du Nord et du Pas-de-Calais de la Somme et de la Seine-Maritime étaient en alerte générale. Le déplacement devait se faire tout feux éteints. Distance entre véhicules 30 mètres. Je donne l’ordre aux motocyclistes de se tenir en queue de convoi pour que si un incident quelconque survient ils puissent me prévenir en tête du convoi où je prends place dans une voiture touriste que je conduis moi-même contrairement aux règlements. Il faut rouler lentement non seulement parce que sans éclairage mais parce que certains véhicules sont à bout de souffle. La nuit est superbe. Pas un nuage pas de lune. Vers minuit avant d’arriver à Doullens je perçois à quelques distances des signaux rouge clignotant. Je ralentis m’arrête descend et suis entouré par des militaires. L’un d’eux me dit d’un ton sec: « Come on ! » et me pousse devant lui en plaçant le canon de son fusil contre mon dos. Je ne suis pas très fier. Je souhaite qu’il n’éternue pas un faux mouvement de doigt est si vite arrivé. Nous arrivâmes dans une maison. Dans une pièce est assis un major qui me demande mes papiers. J’ai heureusement sur moi mon ordre de mission que je lui montre. Après quelques coups de téléphone il me demande d’inspecter le convoi. Son inspection finie il me rejoint et dit « Correct, go on ! ». Je salue et rejoins ma voiture. Cet arrêt me fit perdre presque une heure. La descente vers le sud se poursuivit à une vitesse de 20 à 30 kilomètres heure avec un arrêt toutes les heures. Arrêt santé comme l’on dit dans les voyages organisés mais surtout pour vérifier que les 41 véhicule suivaient bien. Ces arrêts les ralentissements dans les traversées d’agglomérations et les changements de route pour éviter la dislocation du convoi firent que le jour commença à se lever après Airaines.
Un incident se produisit à Aumale. A l’entrée d’Aumale se trouve un passage à niveau sur la route toute droite que l’on quittait immédiatement après la voie ferrée pour tourner à gauche. Une bonne partie du convoi était passée lorsque des soldats firent signe à la suite de s’arrêter. Les barrières se fermèrent pour laisser passer deux trains militaires. Je fis avancer les véhicules qui avaient franchi la voie ferrée sur la route de gauche jusqu’à une partie flanquée de grands arbres pour les mettre à l’abri des vues aériennes. Quand le passage à niveau fut ouvert le premier véhicule de la fin du convoi le traversa et le chauffeur sans regarder l’itinéraire partit tout droit sans doute pour nous rattraper. Le temps passant je retournai au passage à niveau. Je n’y trouvai aucun convoi et repris ma conduite pour mener la partie qui restait à Gaillefontaine où les véhicules égarés nous rejoignirent trois heures plus tard. Le Commandant fit choix de l’imposant château du Comte d’Aicard et de ses dépendances pour y installer cantonnement de la troupe et logement des officiers. J’étais de jour m’occupai de la mise en place des véhicules et de l’installation des cuisines. C’était la première utilisation du matériel que j’avais heureusement emporté pour nourrir sans trop de longueur environ cinq cents hommes. Pour une première cela n’a pas trop mal fonctionné et je pris mon repas avec tout le monde.
C’était un dimanche ensoleillé. Les autres officiers commandant en tête incités par les ingénieurs de l’Artésienne qui connaissaient toutes les possibilités gastronomiques du coin décidèrent d’aller déjeuner à midi à Aumale distant d’environ 18 kilomètres de Gaillefontaine. J’étais assis sur un banc dans le parc regrettant que le service m’ait privé d’un bon repas lorsque moins de deux heures après leur départ je vis revenir les voitures qui se rangèrent dans le parking. Leurs occupants en descendirent l’air ahuri décomposés. On me raconta ce qui était arrivé. Il y avait beaucoup de monde au restaurant réfugiés venant de Lille et de Maubeuge si bien qu’on n’avait pu servir à part les ex-habitués de l’Artésienne et leurs collègues. Civils et militaires avaient été réunis dans la grande salle à manger dont le plafond était une immense verrière. Ils étaient en train d’attaquer un savoureux rôti de bœuf lorsqu’un bruit d’avions se fit entendre de plus en plus fort suivi du sifflement caractéristique des bombes lâchées et de détonations. L’hôtel fut atteint en plein la verrière brisée en menus éclats répandus sur la table. Le mur du fond éventré. L’état major des Électriciens ne fut pas atteint mais le Commandant pâlit en constatant que le couple âgé assis à ses côtés avait été gravement touché. La dame avait eu la mâchoire inférieure arrachée et son mari tombé à terre ne se relevait pas. Cela me dirent-ils leur avait coupé tout appétit et après avoir fait ce qu’ils pouvaient pour les blessés ils décidèrent de rentrer au plus vite avec les voitures en bon état car l’une d’elles avait été totalement mise hors service.
Peu de temps après une communication du Grand Quartier demanda que soit envoyée le plus rapidement possible à Amiens une équipe pour réparer le poste de Saint Sauveur qui venait d’être bombardé. Je rassemblai mon personnel et pris avec mon camion ma camionnette et ma moto la route de Poix. Il était quinze heures. Il faisait très beau. Dans les villages que l’on traversait régnait un calme absolu. Dans les fermes les gens vaquaient à leurs occupations. Cela n’incitait pas à penser qu’ailleurs se déroulaient des drames. Vers Poix où la R.A.F. avait installé un grand camp d’aviation une file de camions était alignée le long de la route et des soldats étaient occupés à charger du matériel de toute sorte des pneus … avec une certaine hâte. Cela ressemblait beaucoup plus à une évacuation qu’à un chargement ordinaire. Notre convoi approchait d’Amiens. En arrivant dans un village nommé je crois Salouël je fus intrigué par le manège d’une quinzaine de soldats alignés dans le fossé. Je fis ralentir pour arrêter et demandai au sergent qui était en tête ce qu’ils faisaient.
« – Mon lieutenant, me répondit-il, je garde le dépôt d’essence qui est là. Ils sont venus ce matin et ont mitraillé les cuves. Regardez ! »
Effectivement il y avait une dizaine de cuves d’où l’essence s’échappait par de nombreux trous.
« – Ils sont venus sur Amiens quatre fois depuis ce matin. S’ils reviennent ici le sol imbibé d’essence comme il est, tout va brûler. j’ai fait évacuer le poste et nous tenons ici un peu à l’abri. Mais ce qui m’ennuie c’est que trois de mes hommes sont partis ».
Je trouvai tout cela inquiétant et allai à la poste pour essayer d’obtenir des éclaircissements par téléphone. La postière se tenait devant la poste du bureau une valise à ses pieds attendant un car qui devait l’emmener. Elle refusa de me donner une communication et je dus faire une réquisition. Rien ne marchait convenablement. J’eus d’abord Paris puis Rouen en enfin Amiens où il me fut dit que c’était le 18ème Génie qui s’occupait des transmissions. Je demandais l’Artésienne avec qui je devais me mettre en rapport. Il me fut répondu qu’il n’y avait plus personne et que d’ailleurs les avions allemands étaient revenus en fin de matinée avaient bombardé le poste une deuxième fois. Ne pouvant rien faire sans le concours des ingénieurs et techniciens de la Société Artésienne sur place, je décidai de revenir à Gaillefontaine. Il était environ six heures de l’après-midi. Je retraversai le bureau et y trouvai un lieutenant d’artillerie. C’était un homme âgé à la chevelue blanche.
« – J’ai fait 14, me dit-il, je n’ai jamais vu ça. C’est la débandade totale » et il se mit à pleurer.
Nous fîmes demi-tour. Quelle différence pour ce retour. En trois heures de temps tout avait changé. Autant l’aller s’était déroulé dans le calme absolu autant le retour se passait dans la pagaille la plus complète. La route était encombrée de militaires de tous grades de tous pays hollandais belges français anglais le plus grand nombre à pied. Certains à bicyclette d’autres sur des véhicules militaires. Une prolonge d’artillerie roulait avec juste son conducteur et à l’arrière une femme. Dans les fermes on chargeait hâtivement toutes sortes de véhicules. Des voitures à chevaux étaient déjà dans le convoi. Il fallait s’arrêter repartir en premier. Nous rejoignîmes Gaillefontaine vers 23 heures. Cinq heures pour faire cinquante kilomètres. Je fis réveiller le Commandant OOSTERLYNCK lui exposai le compte-rendu de ma mission et lui contai ce que nous avions vu lors de notre retour. Tous ces gens civils et militaires fuyant ils ne savaient trop où. Il me répondit:
« - Je ne comprends pas. En 14-18 il est arrivé que le front soit enfoncé il y avait toujours à l’arrière de la maréchaussée qui aiguillait les gens vers leur unité repliée ».
J’ajoutai:
« – Ce n’est pas le cas. A mon avis les évènements prennent une très vilaine tournure. D’ailleurs venez écouter ».
Nous sortîmes et au lieu du calme et du silence de la nuit précédente on entendait un bourdonnement des cris des bruits de moteur.
« – Je veux aller voir » dit le Commandant. Il prit une voiture et nous conduisit vers la route de Forges-les-Eaux à Rouen. Nous nous arrêtâmes et pûmes voir le défilé des gens qui fuyaient militaires et civils confondus à pied en voiture à bicyclette avec des chars des paysans poussant des brouettes des voitures d’enfant: l’exode. Nous rentrâmes au château sans rien dire mais le moral atteint.
Le lendemain lundi 20 une communication du Grand Quartier annonce qu’une résistance va s’organiser sur la Somme et demande que des dispositions soient prises pour organiser entre Amiens et Saint Valéry la distribution d’énergie aux unités et éventuellement aux civils demeurés sur place. Le commandant désigne un collègue pour s’occuper des postes et moi l’éternel lignard sommes chargés de l’exécution du programme. L’ordre arrivé dans la matinée demande une réalisation d’urgence. Nous étudions le problème choisissons Abbeville pour y fixer le personnel que nous devions emmener. Les ingénieurs de l’Artésienne nous fournissent tous documents nécessaires. Nous passâmes le reste de la journée après avoir étudié les différents cas possibles et décidâmes de partir le lendemain matin. Las ! Nous ne partîmes jamais car à 21 heures un motard du Grand Quartier venait nous apporter l’ordre d’évacuation immédiate vers Tostes dans l’Eure.
C’était la deuxième fois qu’un départ précipité devait s’effectuer. Cette fois il y eut moins d’affolement. On étudie avec le Commandant l’itinéraire Forges-les-Eaux Lyons-la-Forêt Fleury-sur-Andelle Pont-de-L’arche Tostes. Nous organisons le convoi et partons à 20 heures à petite vitesse tous feux éteints. Nous traversons dans un calme absolu la splendide forêt de Lyons et arrivons au petit jour à Tostes. Nous y remplaçons dans un immense terrain bordé d’arbre le convoi des permissionnaires du Cateau. Ces militaires étaient en permission au début de mai. Le 10 ils ont du rejoindre leur corps et ont abouti à la gare régulatrice du Cateau où en sortant de la gare ils ont été accueilli par une patrouille allemande en side-car qui leur a crié: « Gefangen nach Saint Quentin » avant de partir. Il y a eu des conciliabules un officier supérieur a pris le commandement réquisitionné des camions obtenu des fonds à la Trésorerie militaire de Beauvais et obtenu des ordres de mission pour rallier Nantes. Ils choisirent un itinéraire de petites routes et après avoir été bombardé sans trop de dégâts décidèrent de faire partir un de leurs douze véhicules toutes les trois minutes. Nous organisons le cantonnement en supputant les chances que l’on avait de rester longtemps dans ce petit village à 7 kilomètres au sud de la Seine. A notre avis peu de chances car si une résistance s’organisait sur la Seine nous serions dans la zone des combats. Je partageai une chambre avec le lieutenant SERAIN. Au milieu de la nuit nous sommes réveillés:
– « Mon lieutenant, mon lieutenant ! Vite ! Ils sont là ! La cinquième colonne des espions ! Ils émettent en morse ».
Nous nous habillons à la hâte et descendons quatre à quatre pistolet à la main.
– « Où ?
– Venez ! »
Il nous conduisit dans un sous-bois tout près et chuchota:
« – Vous entendez ? »
On entendait bien mais le morse en question était émis par des crapauds appelant des partenaires de sexe opposé. Après nous être moqué du chasseur d’espion, un citadin qui ne connaissait rien aux choses de la nature, nous regagnâmes nos chambres.
Le lendemain à 8 heures ordre de départ pour Conches où l’on nous fait cantonner à Beaubray à quelques kilomètres au sud de Conches. Les hommes venaient de terminer leur repas de midi. Il était 13 heures 30 lorsqu’un motocycliste apporte l’ordre de se rendre à Notre-Dame-du-Hamel où nous remplaçons des aviateurs qui après trois semaines de combat n’ont plus un seul avion et sont renvoyés vers un arrière de plus en plus lointain. Deux jours plus tard arrivée à Glos-la-Ferrière localité jouxtant Notre-Dame-du-Hamel de la 101ème section avec le commandant SEMELLE. je les rejoignis avec tous mes hommes. Il s’était effectué un rassemblement de tous les électriciens de campagne dans cette région. Le Commandant ANTOINE commandant l’ensemble des électriciens se tenait à la Ferté-Fresnel.
Les douze jours passés dans la région nous ont paru très longs. Tout le monde était impatient. On redoutait les nouvelles que l’on pressentait désastreuses. Les parties de bridge les promenades meublaient les journées mais les jours de pluie on ne pouvait bridger sans arrêt. Que faire à Glos-la-Ferrière sinon aller à l’unique café restaurant. Un jour vers midi j’arrivai et y rencontre deux collègues de la CGEE l’adjudant DUCROCQ et l’adjudant LEFEVRE ce dernier fortement éméché. Ce farceur de DUCROCQ avait généreusement offert des tournées. Nous nous rendîmes dans la salle du restaurant où une fille achevait de dresser le couvert sur une immense table ovale. LEFEVRE eut l’idée de poursuivre la fille autour de la table. Il voulait disait-il s’assurer manuellement que ses charmes étaient réellement avantageux. Son état ne lui permettait pas de grandes performances sportives. Il courait à petits pas en trébuchant en criant: « Je la rattraperai ! » et ne s’apercevait pas que la fille était derrière lui. Cela dura jusqu’à ce qu’il s’affale par terre. Il se releva et nous passâmes à table. Le repas fut accompagné de vin de pays servi plus que généreusement par DUCROCQ à LEFEVRE tant et si bien qu’au moment du café ce dernier était complètement ivre. Je conseillai à DUCROCQ et LAFONT de le conduire dans son logement et de le coucher. On le conduisit par une petite ruelle et non pas la rue principale. Il ne voulait pas rentrer et clamait: « Vous, vous croyez que je suis saoul mais … mais c’est pas vrai ! Vous allez voir ! » et il se mit à genoux posa sa tête sur le sol et essaya de se redresser mais il ne put jamais y arriver. Il fallut le remettre sur ses pieds. Les propriétaires de la maison où il logeait étaient heureusement absents. Il occupait une chambre au premier étage. Incapable de monter les escaliers nous dûmes le porter le déshabiller et le mettre au lit. Nous croyions nos ennuis finis, ils n’avaient pas tout à fait commencé. Comme nous lui disions « Au revoir, dors bien ! » il dit d’une voix pâteuse: « J’veux pisser ». Il n’était pas question de le conduire aux toilettes au rez-de-chaussée. Nous le descendîmes de son lit pour l’asseoir sur un seau de toilette. Le malheur voulut que dans cette position il se trouvait face à une table de toilette tout contre. Table où se trouvaient une cuvette un pot à eau un plot à savon un godet pour éponge le tout en faïence blanche décorée de fleurs roses. Par un geste de pudeur nous nous étions éloignés vers la fenêtre. Quand il eut terminé avant que nous puissions intervenir il voulut se lever. Pour s’aider il s’agrippa non à la table mais à la cuvette qu’il entraina et tomba par terre en se brisant. Tout aussitôt il saisit le pot à eau et ainsi tout le service fut mis en morceaux avant que nous pussions intervenir. On le reporta au lit où il s’endormit presque aussitôt. Il ne nous resta plus qu’à faire disparaitre le service détruit et aller au bazar du coin pour acheter son remplaçant. Après notre départ de Glos le propriétaire de la maison a du longtemps se poser la question comment le service de toilette de la chambre d’ami de rose était devenu bleu. Au bazar nous n’avions trouvé que des modèles bleus.
Pendant quelques jours il fut impossible au Commandant ANTOINE de prendre contact avec le Grand Quartier. Inquiet il envoya trois officiers vers la Loire avec mission de vérifier si le Génie avait fait sauter les ponts ou s’y apprêtait. Il nous fut ainsi confirmé que les préparatifs de destructions avaient été exécutés mais qu’on attendait l’ordre d’exécution. Une réponse curieuse fut donnée par un officier du Génie chargé du pont de Pont-de-l’Arche. Il avait tous les explosifs nécessaires mas pas de détonateur. Ayant appris qu’un régiment d’artillerie en repli se trouvait dans une caserne d’Elbeuf où il semait l’effroi par la présence dans la cour d’une dizaine de camions chargés de munitions. Il envoya un sous-officier chercher les précieux détonateurs. On les lui refusa car il n’avait pas de bons réguliers.
Toujours sans nouvelles le Commandant ANTOINE envoya le lieutenant GRAND à Paris pour s’informer. Il put reprendre le contact. Le Grand Quartier avait quitté Paris et se déplaçait sur un axe Orléans Tours Poitiers. Les électriciens de campagne seraient appelés à effectuer un mouvement semblable.
L’existence tranquille que nous menions fut troublée le dimanche 9 par le bombardement d’Évreux qui n’était qu’à une soixantaine de kilomètres de Glos-la-Ferrière et nous rappela que la guerre était bien réelle. Le lendemain le Grand Quartier donne l’ordre de repli. Je quittai avec mon personnel la 101ème Section pour revenir sous les ordres du Commandant OOSTERLYNCK à Notre-Dame-du-Hamel. Mais en même temps certains officiers furent désignés pour assurer l’exploitation des réseaux électriques dans les zones susceptibles d’être évacuées. C’est ainsi que le lieutenant SERAIN avec qui j’étais lié dut partir à l’Aigle. Il nous conta beaucoup plus tard son aventure. Il n’y avait plus d’autorités à l’Aigle commune d’une dizaine de milliers d’habitants. SERAIN se choisit lui-même une maison proche du poste central qui avait été abandonnée. Avec deux gendarmes qui assuraient la circulation ils représentaient les forces publiques. Il avait pour mission de rester l’Aigle jusqu’à ce que la puissance demandée par le réseau se maintienne autour de zéro. Après il devait par ses propres moyens rejoindre son unité. Le premier jour prenait de 10 à 40 kilowatts. Pendant qu’il surveillait la demande les gendarmes s’efforçaient de régler la circulation qui était intense. Toujours le flot de réfugiés en exode. Il se produisit un évènement amusant. Dans le courant des voitures diverses il arriva que s’était glissée une voiture militaire allemande une sorte de Jeep avec quatre hommes à bord. L’un des gendarmes les fit prisonnier ce qui provoqua chez lesdits prisonniers une crise de fou-rire. Le gendarme les emmena au lieutenant SERAIN qui était officier donc leur supérieur dans la hiérarchie militaire lequel supérieur fut très embarrassé. N’ayant aucun moyen pour les retenir il les fit conduire dans un hôtel vide où ils s’installèrent.
Le lendemain les voitures devenaient moins nombreuses. On savait que cela signifiait une approche plus ou moins rapide de patrouilles allemandes. En outre la demande du réseau était quasi nulle. Il décida de s’en aller. A Nuillé-sur-Vicoin il nous rejoignit.
Le lendemain matin le 11 juin le départ se fit pour Antoigny-le-Désert en passant par Mortagne Alençon Couterne. Antoigny est un petit village du Perche à peine à quatre kilomètres de Bagnoles de l’Orne où l’on vivait dans un calme absolu et où notre arrivée provoqua un grand étonnement. Processus habituel. Contact avec le Maire organisation du cantonnement. Recherche d’emplacement pour la cuisine et de chambres pour officiers. Je me souvins qu’à la Ferté-Macé à moins de sept kilomètres de nous devait se trouver un ingénieur chef de chantier à la CGEE qui avait fait partie de la 101ème Section que j’avais emmené avec moi à Arras en civil parce qu’à cause de sa corpulence on n’avait pu lui trouver de tenue militaire à Versailles (il pesait 130 kilos). J’avais essayé en vain de lui en trouver à Arras puis à Amiens à la Réserve Générale de tenues militaires. L’armée ne trouva qu’une solution. On le réforma. Je lui téléphonai et l’invitai à venir prendre l’apéritif à Antoigny. Il fut heureux de venir retrouver une partie du personnel qu’il connaissait bien mais fut très étonné de nous voir là:
« – Que venez-vous faire ici ?
– Comme tout le monde. Nous nous replions.
– Eh bien vous êtes prudents. Paris Soir situait hier les allemands autour de Lille ! »
Je lui conseillai de bien se renseigner, les Allemands ayant sans doute atteint la Seine, et de prendre toutes mesures utiles car outre sa femme et sa fille il avait à charge Madame BRENAC la femme du collègue qui avait refusé de faire la guerre avec des pylônes et ses neuf enfants.
« – Soyez tranquille, dit-il, je connais tous les chemins du coin. »
Et s’adressant à un chef de chantier et à moi:
« – Je vous invite chez moi à la Ferté pour demain midi. Je viendrai vous chercher. »
Nous ne le vîmes pas et apprîmes plus tard qu’il était parti le lendemain matin et qu’il avait réalisé une odyssée extraordinaire. Avec sa Citroën Rosalie il avait quitté l’Orne pour atteindre Arles-sur-Tech dans les Pyrénées Orientales dont il était originaire emmenant sa femme sa fille Madame BRENAC et ses neuf enfants les bagages et des bidons d’essence pour la durée du voyage. Deux enfants firent le voyage sur le toit. Un garçon sur chaque aile. Comme il connaissait à la perfection toutes les régions qu’il traversait n’empruntant que des voies secondaires il ne mit ainsi chargé que trois jours.
Nous restâmes à Antoigny trois jours pleins jusqu’au samedi 15 au matin. Nous eûmes une distraction qui fut en même temps une leçon d’art vétérinaire. Le jeudi matin précédées par leur propriétaire et un jeune garçon arrivèrent deux superbes chevaux des percherons entiers d’une grande vigueur apparente. On les enferma dans deux écuries séparées closes par des portes qui n’obturaient pas complètement l’entrée de sorte que les étalons pouvaient passer leur cou et leur tête vers l’extérieur. Les agriculteurs des environs arrivèrent un à un tenant à la bride chacun une jument qu’ils firent défiler devant les chevaux. Il y en avait quatorze et à chaque passage retentissaient des hennissements puissants. J’appris que cette manœuvre avait pour but de provoquer le rut des juments. L’après-midi sur la petite place située devant les écuries tout le village était rassemblé les plus jeunes dans les bras de leurs mères qui donnaient la main aux plus âgés. Inutile de dire que la totalité des électriciens de campagne s’était jointe à eux. On amena la première jument dont on relia les sabots avant aux sabots arrière par de longues courroies car, me dit le propriétaire, « si elle n’admet pas le mâle elle va se mettre à ruer et pourrait dangereusement blesser l’étalon ».
On amena le premier cheval qui eut un comportement qui surprit tous ceux qui n’avaient jamais assisté à ce spectacle. Il vint tout doucement caresser le museau de la jument avec son museau puis alla avec la même douceur frotter son museau sur le ventre ou plutôt l’aine et revint longuement caresser le museau. La jument ne manifestait aucune opposition. Bien au contraire elle semblait marquer son accord par de petits hennissements. Alors il se dressa sur ses pattes arrières appuyant ses pattes avant sur le dos de la jument. C’était un spectacle impressionnant à cause de la stature de l’animal. L’action ne comporte qu’un très lente intromission suivie du retrait. Tout aussitôt un seau d’eau est lancé sur la jument en même temps qu’un coup de bâton est appliqué sur son dos pour la mettre en état de rétention.
Le mâle est aussitôt reconduit à son écurie où on lui donne un seau d’avoine. La deuxième jument fut mise en place et le deuxième étalon présenté avec le même comportement. Mais autant la première avait donné des signes de consentement autant celle-là était réticente et essayait de ruer : on ramena l’étalon insatisfait à son écurie. L’opération se répéta jusqu’au soir pour les douze autres juments alternativement avec chacun des étalons pour lesquels si l’on veut un bon comportement il ne faut pas dépasser le nombre de 7.
Le samedi matin 15 nous quittons Antoigny pour Nuillé-sur-Vicoin à 7 kilomètres au sud de Laval où nous ne restons que le dimanche 16. Départ à 7 heures le lundi. On traverse Château-Gontier et passons la Loire entre Saint-Georges et Chalonnes pour arriver à la Tessoualle à 7 kilomètres au sud de Cholet vers 10 heures passées. On organise le cantonnement. Nous étions, les hommes et nous, en train de manger lorsqu’un motard nous apporte un ordre de départ immédiat pour Chermignac 8 kilomètres au sud de Saintes. Il y avait longtemps que nous avions cessé de juger la situation tragique pour estimer qu’il n’y avait plus aucun espoir. Mais cela se précipitait.
Nous traversons Niort, Saint-Jean-d’Angély Saintes et arrivons à Chermignac vers 18 heures suivant le processus bien au point, recherche de cantonnement cuisine et chambres. Le lendemain dans la matinée j’aperçois sur une borne kilométrique « Rioux 8,5 km ». J’étais sans nouvelle de la famille depuis notre séjour à Glos-la-Ferrière. J’avais écrit à Denise lettres sur lettres pour lui conseiller de quitter Bayeux pour se rendre dans la région Bordelaise (on pensait à une résistance possible sur la Loire). Mal informée elle se demandait pourquoi partir. Elle se décida, je le sus après, in extremis, prit le dernier train allant sur Tours.
Je pensais donc qu’il y avait une certaine probabilité pour qu’elle fut en Saintonge chez ses cousins. Je demandais donc au Commandant de vouloir bien m’autoriser pour les motifs que je lui indiquai à prendre une voiture pour aller à Rioux et Montpellier-de-Médillan. Il m’accorda la permission en me demandant de faire vite car avec l’accélération des évènements il se pourrait bien qu’on ait à partir rapidement. Je trouvai chez les cousins CONSTANT toute la famille. La venue d’une voiture militaire ameuta tout le hameau. Je leur conseillai de ne plus bouger car il n’y en avait plus pour bien longtemps et après avoir embrassé tout le monde rejoignis Chermignac.
L’après midi le maire invita tous les officiers à venir chez lui goûter son cognac. Il nous reçut très gentiment près d’une table de jardin dressée sous deux grands arbres qui ombrageaient le devant de sa maison. Nous dégustions le cognac en devisant évidemment sur les évènements qui s’étaient abattus comme un Maëlstrom sur le pays. Ne comprenant rien à ce qui s’était passé. Nous référant à 1914 ou malgré une différence démographique presque du simple au double nous avions résisté seuls au choc des divisions allemandes. Les propos s’échangeaient. Est-ce que les Français étaient devenus « trouillards » ? Des bribes d’informations acquises de droite et de gauche par les uns et les autres il semblait qu’il y ait eu conjugaison de multiples causes.
Incurie du Haut Commandement qui pensait à des hostilités identiques à celles de 1918.
Confiance absolue dans la ligne Maginot infranchissable. Vers le mois de février 1940 Paris Soir portait à la une un immense titre « La ligne Maginot prolongée jusqu’à la mer ». Quelle duperie. Il me fut permis de constater ce qu’il en était. Au début de février sachant que j’étais à Arras le Grand Quartier m’envoya par le Commandant SEMELLE en mission auprès des compagnies de distribution frontalières pour recenser leur matériel de ligne de réserve câbles cuivre et alumine acier isolateurs pinces disjoncteurs interrupteurs.
Le commandant OOSTERLYNCK me donna chauffeur et voiture. Mon périple commença par Lille à la E.G.N. Comme le commandant y avait rendez-vous nous partîmes ensemble. Nous roulions sur une de ces longues routes du nord bordées de chaque côté d’immenses terres à blé ou betteraves lorsque tout à coup le commandant s’écrie:
« – Mais qu’est-ce qu’ils foutent ? Georges arrête ! »
Le chauffeur ralentit stoppe. Au milieu d’une pièce de terre d’une belle couleur ocrée était étalée une bâche vert acide. Tout à côté, une vingtaine de militaires manipulaient pelles et pioches avec une ardeur limitée. Le sergent qui les dirigeait vint à notre rencontre.
« – Qu’est-ce que vous fabriquez ? » leur dit le Commandant.
« – Mon Commandant, nous travaillons au prolongement de la ligne Maginot.
– Et cette bâche ?
– C’est pour nous camoufler.
– Bande d’andouilles ! » ne put s’empêcher de crier le Commandant
« – Vous ne voyez pas que cette bâche qui aurait pu vous servir dans une pâture attire tout de suite l’attention d’un observateur aérien en se détachant merveilleusement sur la terre labourée ? Enlevez-là donc cela vaudra beaucoup mieux ».
Nous regagnons la voiture en commentant la valeur des travaux exécutés. Un fossé antichar de 3 à 4 mètres de large qui faisait bien soixante à quatre vingt centimètres de profondeur et à l’arrière de quelques mètres une tranchée continue d’un mètre de profond. Un homme debout dépassait le sol de tout l’abdomen.
« S’ils pensent arrêter quelque chose avec ça ? » disions-nous.
Inadéquation du matériel et de son utilisation. Le char français était conçu et utilisé en 1940 comme il l’avait été à sa parution en 1915: un engin d’accompagnement d’infanterie. C’est pourquoi les quelques cinq mille chars plus nombreux que les chars allemands au lieu de constituer des unités blindées comme l’avait conseillé de Gaulle étaient répartis dans l’ensemble des divisions constituées.
Manque d’aviation. Par manque d’idées directrices il y avait 58 prototypes tous plus extraordinaires les uns que les autres mais en un seul exemplaire. C’est pourquoi Daladier dût commander en 1939 deux cents Curtiss en Amérique alors qu’en 1918 les usines françaises produisaient 1000 Spads par mois.
La ligne Haute Tension que la 101ème Section d’électriciens de campagne acheva pendant l’hiver 39-40 devait alimenter une usine d’aviation mise en chantier en 1938 et qui fut opérationnelle en … mai 1940.
La ligne Maginot bien que peut être moins infranchissable que l’on pensait était un obstacle très important. La pratique l’a prouvé. Mon ami TIMBEAUX se trouvait en mai 1940 dans un ouvrage le dernier au nord ouest et de petite importance, l’ouvrage de Fermont. Il y améliorait différentes installations électriques. C’est le seul ouvrage que les allemands testèrent. Il fut attaqué et l’ouvrage déclencha le tir d’arrêt absolu: un obus de 75 par mètre carré et par seconde. L’opération ne fut pas très longue. Les allemands se retirèrent en laissant sur le terrain l’effectif d’un bataillon mort. Le stock d’obus de l’ouvrage était quasi épuisé. Il était donc prévisible que s’il y avait attaque allemande elle se ferait comme en 1914. Elle se ferait parla Belgique et de septembre 1939 à mai 1940 il y avait neuf mois pour s’y préparer.
Toutes ces causes que nous examinions expliquaient plus ou moins le désastre mais quid de l’avenir ? Nous bavardions ainsi lorsqu’arrive une traction avant qui s’arrête devant la large entrée de la maison du Maire. Le chauffeur descend et ouvre la portière d’où descend un officier le bras en écharpe la tête bandée. Deux d’entre nous vont à sa rencontre ainsi que le Maire qui le convie à venir se reposer et lui offre ses services s’il peut faire quelque chose pour lui. Il accepte un cognac et nous conte son histoire.
Colonel d’artillerie il parlait couramment l’allemand le russe et le polonais. La rue Saint Dominique l’envoya en mission en Allemagne et en Pologne en novembre 1939. Il devait s’informer sur les caractéristiques de l’invasion allemande de septembre. Il revint deux mois après et remit un rapport qu’il commenta longuement devant les sommités du ministère. L’invasion commença par des avancées de formations blindées suivant de nombreux axes suivies de troupes portées d’infanterie donnant l’impression qu’il y avait des allemands partout simultanément action intense de l’aviation portant sur quatre objectifs:
– 1°: vague sur les points de résistance d’infanterie
– 2°: vague sur les batteries d’artillerie
– 3°: vague sur les gares ,les nœuds routiers
– 4°: vague sur toutes routes plus ou moins encombrées de civils fuyant les combats de façon à paralyser les convois de secours militaires.
C’était à peu près la façon dont les choses se sont déroulées en mai chez nous.
« – Savez-vous quelle conclusion il en fut tiré ?
– Oui mais nous ne sommes pas la Pologne ! »
Le Colonel fut ensuite chargé de l’instruction à Angers du corps de volontaires polonais. Au mois de mai, il informe ses supérieurs qu’en tant qu’officier il désirait participer aux combats plutôt qu’à l’instruction. Il prit le commandement d’un régiment d’artillerie et partit en Belgique où il fut blessé au bras et à la tête. Il fut envoyé à l’hôpital militaire de Saint Brieuc où il se retrouva le lundi 17 au matin seul avec son ordonnance tout le personnel de l’hôpital était parti. Il put se procurer une voiture et mit un jour et demi pour atteindre Chermignac. Nous ne le revîmes pas car le lendemain mercredi 19 vers 17 heures l’ordre vint de quitter Chermignac pour aller vers le sud.
Le départ se fit à 20 heures. Pons Jonzac Montendre Libourne Langoiran où nous traversons la Garonne. Tous ces lieux chantaient à ma mémoire et me rappelaient les promenades que j’avais faites dans le Bordelais. Nous atteignons Cabanac vers onze heures et quelque peu après Villagrains. Le Commandant fit arrêter le convoi et nous dit de prendre nos dispositions pour prendre quelque repos sinon dormir. Le temps était très doux. Le calme de la nuit fut troublé par un bruit lointain et des rougeoiements du ciel vers le nord. Bordeaux, à quelques 25 kilomètres, était bombardé. Nous reprîmes la route un peu avant le lever du jour. A Labouheyre nous rejoignons la Nationale 10 et atteignons la patte d’oie de la Nationale 132 à Saint-Geours-de-Maremne un peu avant huit heures. Le convoi s’arrête aligné le long de la RN10. D’autres unités sont là. C’était un point de rendez-vous d’où l’on aiguillait les différents convois vers leur destination. La notre fut Urt village d’un millier d’habitants en bordure de l’Adour à 14 kilomètres de Bayonne. Suivant le processus bien connu à présent en compagnie du Maire on procéda à l’organisation du cantonnement pour les cinq cents hommes qui étaient avec nous et à la recherche de chambres pour les officiers. Le Maire nous conduisit le Commandant et moi vers la plus somptueuse maison du pays. Nous y fumes accueillis par une jeune femme très élégante qui nous dit:
« – Mais que venez-vous faire ici Messieurs ? Mon mari se bat sur les frontières ».
– Hélas Madame, vous paraissez ignorez que depuis hier les allemands ont franchi la Loire. J’espère qu’il n’y ait rien arrivé de grave à votre mari. »
C’est à Urt que nous fumes pressentis pour rejoindre à Londres le Général de Gaulle. Il en résulta de longues discussions et la conclusion générale, que tous mariés et sans autre ressources que nos salaires nous ne pouvions pas abandonner femmes et enfants quelle que soit la grandeur de la cause à défendre. Installé à Urt le jeudi je n’y restai que jusqu’au mardi 25 où je reçus l’ordre de rejoindre la 101ème Section à Montesquiou-sur-l’Osse dans le Gers. Entre temps l’armistice avait été signé et c’est dans une grande tristesse que nous entendîmes à la Radio l’allocution du Maréchal Pétain. Tristesse marquée toutefois d’un grand soulagement. Il est difficile de dépeindre presque un demi-siècle plus tard l’atmosphère dans laquelle on venait de vivre. La stupéfaction. La succession d’évènements impensables deux mois auparavant. L’impression d’insécurité partout. Le chaos. Plus rien ne fonctionnait. Plus de trains. Plus de transports urbains. Plus de Postes. Plus d’électricité parfois. Ravitaillement rare ou nul. Boutiques closes. Une impression de fin de monde. Et ces gens qui avaient fui de partout. A Glos-la-Ferrière étaient passés des Hollandais venant de Groningue en bicyclette emmenant leurs enfants dont un bébé tout jeune. J’appris plus tard qu’une personne de Colombes garde-malade de sa patronne infirme avait conduit cette dernière jusqu’à Orléans à pied en poussant sa petite voiture d’handicapée. Je ne pense pas qu’au cours de l’histoire il y eut jamais une mouvance si généralisée.
Je quittai Urt le 25 juin à treize heures avec mon camion ma camionnette la moto et mes quarante bonhommes. Nous prîmes la route de Pau qui longe la gare et la voie ferrée. Bayonne Toulouse. Les chemins de fer aussi étaient partis en exode. La circulation ne se faisait que sur une seule voie l’autre était occupée par une suite ininterrompue de wagons repliés. Nous quittâmes la grande route à Pau et par Vic-en-Bigorre et Miélan atteignîmes Montesquiou-sur-l’Osse vers 17 heures. J’y retrouvai tous mes collègues chacun racontai au cours de longs bavardages les évènements vécus.
C’est TIMBEAU qui dut signer des attestations que le Directeur de la Banque Nationale de Nancy avait bien brûlé en sa présence six cent millions de billets de banque.
TORDEUX qui se repliait allégrement avec deux ingénieurs de la Société Lorraine qui dut faire demi-tour précipitamment et changer de direction car il fut prévenu par un groupe de civils qu’ils étaient précédés par une petite unité allemande motorisée.
Arrivés le 25 juin nous en partîmes démobilisés le 21 juillet.
Les distractions à Montesquiou étaient rares hormis quelques promenades en forêt. Il y avait encore la pêche dans le bief du moulin mais il y nageait une seule vandoise que l’on remettait à l’eau une fois prise pour pouvoir la pêcher à nouveau. Nous eûmes le temps d’aller à Mirande nous munir de costumes civils.
Le 20 tous les véhicules avaient été transportés à Auch les hommes et sous-officiers munis de tous leurs papiers de démobilisation.
Les camions et voitures furent remis à l’autorité militaire sauf une « Rosalie » qui nous transporta TIMBEAU moi-même et le Commandant SEMELLE à Agen où je pris le train pour Bordeaux et me rendis à Pessac chez la tante BOULLAN où je trouvai toute la famille réunie. Denise avait prié Septime JORAND de ramener à Bordeaux la Nervastella avec laquelle j’avais emmené tout le monde en vacances l’année précédente. Je m’enquis de trouver de l’essence et pus obtenir un bon de trente litres. On me dit que je pourrais peut être en avoir un autre à Tours. Septime avait pu faire le plein à Royan. Il devait en rester 30 à 40 litres dans le réservoir. On fit le chargement mes deux cantines les bagages de la famille valises malles et d’innombrables paquets de provisions car prévoyant une pénurie totale immédiate Denise et sa mère avaient acheté tout ce qu’elles avaient pu chez les commerçants du voisinage. Pour finir on emportait un matelas sur le toit. Heureusement qu’il n’y avait comme passagers que Denise Jacques et moi. Nicole atteinte de rougeole était restée à Pessac soignée par sa grand-mère.
La Nationale 10 était interdite aux civils. Il nous fallut passer par Niort Parthenay Loudun Chinon et Tours où nous trouvâmes plusieurs centaines de voitures dont les propriétaires attendaient des bons d’essence pour repartir certains depuis deux jours.
Tours – Paris devait s’effectuer par Vendôme et Chartres. Je calculai qu’il devait à peu près me rester suffisamment de carburant pour atteindre et au risque de tomber en panne d’essence en banlieue ou grande banlieue je décidai de partir. Il était 13 heures. Je me maintins à 60 kilomètres heure pour ne pas trop dépenser. Nous fûmes seulement arrêtés à Rambouillet par un barrage allemand. Un soldat marqua à la peinture rouge un « F » sur l’aile avant gauche sans dire pourquoi et nous arrivâmes à Colombes à 17 heures.
La voiture fut mise au garage et n’en sortit pas de cinq ans. La maison avait été occupée par des hommes de l’organisation TODT chargés de la réparation provisoire du pont de Colombes. Ils y avaient séjourné la première quinzaine de juillet. Les conserves avaient été liquidées les vins et l’Alicante bus. Les meubles changés de place.
Il fallut huit jours pour récupérer tapis objets qui avaient été transportés dans d’autres maisons du voisinage et remettre à leurs propriétaires tout ce que nous avions trouvé qui ne nous appartenait pas.
La guerre pour ces occupants avait dû être fraîche et surtout joyeuse car ils avaient marqué leur présence un peu dans toutes les pièces en jetant par-ci par-là après usage des dispositifs préconisés de nos jours comme anti-sida.
Vers le début d’août Nicole et sa grand-mère revenaient parmi nous et la vie civile reprenait avec tout de même un énorme point d’interrogation.
Récapitulatif du parcours militaire de Jean PEYROUX:
– 1923: Incorporation à Paris / Issy-Les-Moulineaux
– 1924: Préparation à l’école militaire de Saint-Maixent
– 1925: Service militaire au 153ème RI à Sarrebruck
– 1928: 1ère période à Morhange
– 1933: 2ème période à Bitche
– 1937: 3ème période à Lyon
– 1938: Rappelé sous les drapeaux au 23ème RI à Rambervillers
– 1939-1940: Formation au 18ème Génie à Versailles puis Lieutenant à la 101ème Section d’électriciens de campagne jusqu’à l’armistice











