La maison s’éveillait hiver comme été vers six heures trente. Mon grand-père descendait le premier et faisait sa toilette dans la cuisine l’hiver, dans la véranda l’été. Puis il ouvrait le magasin et allumait les becs de gaz s’il faisait nuit. Ma grand-mère sa toilette terminée dans sa chambre, descendait à son tour et préparait le petit déjeuner, pain et café au lait.
A partir d’octobre 1909 venant d’avoir six ans et allant à l’école ma mère me réveillait à sept heures. je descendais pour déjeuner et me préparer à partir vers huit heures moins vingt. Elle m’accompagnait et allait me chercher à 11 heures et à 16 heures. l’année suivante je m’y rendais et en revenais seul. C’est à partir de ce moment que mon père a commencé à m’apprendre le solfège et le violon. Tous les jours à partir de 11 heures 30 je devais étudier et jouer une demi heure. Le soir je rentrais vers 16 heures 20. On me donnait à goûter et à 17 heures je devais faire mes devoirs et étudier les leçons que ma mère me faisait réciter. Après quoi j’étais libre de jouer jusqu’à 19 heures. Heure immuable des repas. A 19 heures 40 papa partait pour son théâtre et Rose et moi avions toute latitude de jouer jusqu’à 21 heures pendant que Grand-mère et maman lavaient et essuyaient la vaisselle. Je vois encore les bassines en email sur la table dans lesquelles on lavait avec le seul détergent connu, du bicarbonate de soude que l’on appelait des « cristaux ».
A 21 heures on allumait les lampes à essence que chacun emportait avec lui dans sa chambre. L’hiver en plus on prenait une bouillotte en grès pleine d’eau chaude pour réchauffer le lit car les chambres n’étaient chauffées que lorsque son occupant était malade. On faisait alors un feu de bois ou on allumait une grille à charbon. Le seul endroit à peu près chaud était la cuisine où la cuisinière allumée depuis le matin maintenait une température acceptable quand le froid extérieur n’était pas trop rigoureux.
Mais en 1917 où la température s’est maintenu à -15° pendant une quinzaine malgré un feu d’enfer il faisait à peine 15° dans la cuisine et le stock de charbon s’est si épuisé qu’un problème grave s’est posé. Par suite de l’occupation des mines du Nord et de Lorraine le charbon était rare et notre charbonnier, le père Bonneau, n’en avait plus et grand-père était alité avec une bronchite. Le jeudi matin mon père a loué une voiture à bras et nous sommes allés tous les deux à l’usine à gaz de la Bastide à six kilomètres de chez nous où il y avait du coke disponible. Je me souviens encore de la montée du pont Cours Victor Hugo, mon père dans les brancards et moi poussant derrière. Du reste le froid avait été si vif et le chauffage si restreint que la composition de mathématiques du second trimestre avait dû être annulée l’encre étant gelée dans les encriers.
Le chauffage n’était pas la seule chose qui laissait à désirer dans la maison. L’accomplissement des soins corporels était loin de présenter les facilités actuelles. Mon grand-père mon père et moi faisions notre toilette en hiver dans la cuisine, l’été dans la véranda avec une cuvette un cruche d’eau froide et du savon de Marseille. La gent féminine était plus favorisée. Dans les chambres il y avait pour elle une table de toilette avec un dessus en marbre supportant une cuvette un pot à eau un porte-savon un porte-brosse en faïence blanche décorées de fleurs bleues. Tou à côté se trouvait un seu de toilette en tôle émaillée pour les eaux usées et un broc plein d’eau. Il y avait en outre une opération pratiquée par la majorité des gens: le bain de pieds du samedi soir. On utilisait une bassine en fer galvanisé baptisée d’ailleurs « bain de pied » que l’on remplissait d’eau chaude et où toute la famille trempait ses pieds à tour de rôle.
Mais pendant les mois d’été il y avait le bain. Dans le chai au fond du jardin une petite pièce était aménagée. Il y avait une baignoire en zinc une table et une chaise. On le remplissait avec une bonne dizaine d’arrosoirs pris à la pompe et on y plaçait un chauffe-bain.


C’était un ustensile en fer galvanisé à section circulaire d’un diamètre de 15 cm environ à sa partie supérieure et augmentait vers le bas jusqu’à une cinquantaine de centimètres. A l’intérieur au niveau de cette partie renflée il y avait une grille sur laquelle on allumait un feu de charbon. Les gaz de combustion étaient évacués par un tuyau monté à la partie supérieure. L’air frais était amené sous la grille par deux tubes latéraux verticaux. On laissait le tout dans l’eau jusqu’à ce que celle-ci atteigne la température désirée. On se baignait puis il fallait vider la baignoire avec des seaux. Malgré son incommodité ce système devait être relativement répandu. Il y en avait un chez ma grand-mère au Bouscat.
Une autre nécessité de l’existence avait été résolue avec un confort plus que limité. je veux parler des toilettes que l’on appelait aussi les commodités, je me demande pourquoi. C’était une ancienne guérite de garde militaire où des générations de sentinelles avaient gravé leur nom qu’on avait muni d’une porte adaptée en largeur mais à laquelle il manquait une vingtaine de centimètres en haut et en bas pour obturer la face avant. Cela laissait passer un peu de lumière mais aussi beaucoup de vent lequel était parfois très indésirable. A l’intérieur de la guérite une menuiserie supportait une cuvette en fonte munie d’une tirette. Cette guérite était installée au milieu du jardin derrière le poulailler. On peut penser que l’hiver ou bien par vent fort on n’y restait juste le temps nécessaire. Et la nuit il fallait y aller une lampe à essence avec sa verrine pour protéger la flamme de la pluie ou du vent.
Autre incommodité majeure l’approvisionnement en eau. Il y avait une pompe dans le jardin mais l’eau en était énormément calcaire et de plus non potable. Il fallait aller chercher l’eau de boisson et de cuisine à la borne fontaine heureusement située à une quarantaine de mètres de la maison. Que de fois ai-je entendu « Jean, va chercher de l’eau ! ». Je partais avec l’arrosoir et une cruche et souvent il fallait faire la queue car tout le quartier s’approvisionnait là.
Malgré ces inconvénients que l’habitude avait rendu supportables, la vie s’écoulait au chemin d’Arès, sans histoire, suivant un rythme immuable. Si cela entrainait une certaine morosité il est certain qu’il en résultait aussi la quasi-assurance d’une durée sans aléas.
Aussitôt que le petit déjeuner était terminé et la cuisine remise en ordre ma grand-mère et ma mère, et plus tard après la disparition de ma mère la femme de ménage, montaient faire les lits et le ménage des chambres. Tout aussitôt Grand-mère avec son panier en osier noir à couvercle et anses doubles partait faire le marché.

Il n’y avait pas du reste à aller très loin car à partir des Boulevards et sur une distance de moins de trois cents mètres on trouvait deux charcutiers deux cafés deux bouchers trois boulangers deux marchands de légumes et fruits un chapelier un mercier un teinturier un marchand de vin un charbonnier un sellier et deux pharmaciens. Dès son retour elle préparait les repas de journée et la soupe.
Le vendredi il y avait toujours du poisson et le soir de la morue en salade avec des pommes de terre et comme dessert du riz au lait. Toutes les semaines il y avait un petit reste de morue qui était passé à la poële pour le samedi à midi et que l’on se disputait. Ce jour-là il y avait toujours un pot-au-feu dont on mangeait légumes et bouilli avec une sauce tomate l’été et une sauce « pauvre homme » (ail revenu et chapelure) l’hiver. Le soir le restant du bouilli était servi coupé en morceaux et frit avec des pommes de terre mais précédé l’hiver d’huîtres qu’une marchande vendait à ce moment au coin de la rue. J’entends encore sa voix crier « la gravette et la portugaise cinq sous ! ».
Grand-mère par ailleurs faisait rarement de la pâtisserie hormis les crêpes et les pets de nonnes à Carnaval mais confectionnait souvent des oeufs au lait ou bien des oeufs battus en neige sur un crème à la vanille arrosés de caramel.
La routine familiale se reproduisait semaine après semaine. Le lundi était le jour de la lessive. Les préparatifs commençaient le dimanche soir. On apportait dans la véranda une caisse sur laquelle on plaçait une baille. En terminologie bordelaise une baille est une barrique sciée en deux suivant le plan médian perpendiculair à son axe et qui sert comme grande bassine. On allait prendre à la borne fontaine une dizaine d’arrosoirs d’eau pour le remplir. On avait installé le fourneau à bois sur lequel tronait la lessiveuse.
Le lundi matin dès son lever Grand-père allumait le feu. A son arrivée vers huit heures Madame Sabaria emplissait la lessiveuse de linge avec dans le fond de l’eau et des cristaux. En pleine ébullition l’eau remontait par le tube central et arrosait le linge que Me Sabaria reprenait pour le brosser sur une planche dans la baille. Elle allait le rincer dans deux autres bailles situés dans le jardin près de la pompe et l’étendait sur des fils de fer tendus de chaque côté de l’allée centrale. Elle s’en allait vers treize heures après avoir mangé une assiette de soupe et touché un franc vingt cinq. Le linge séchait le jour même l’été mais l’hiver soit pour le prévenir du gel soit de la pluie le séchage se faisait dans la cuisine et durait deux jours.
Le mercredi était le jour du triage d’un côté linge à raccomoder de l’autre linge en bon état.
Le jeudi était le jour du raccomodage effectué au début par ma mère et ma grand-mère ultérieurement par grand-mère et une raccomodeuse Mme Basile ou Mme Cazaux. On ne laissait rien passer ni accroc ni usure. Reprises ou pièces, torchons serviettes chemises draps chaussettes et bas tout était remis en état.
Le vendredi était le jour du repassage. Le linge était d’abord humidifié en projetant des gouttes d’eau avec les mains pendant que les fers chauffaient sur le fourneau à gaz. Je revois encore le geste de ma mère ou de ma grand-mère prenant le fer avec une « poignée » en tissus et l’approcher de la joue pour juger s’il était trop ou pas assez chaud.
Le samedi était le jour du grand nettoyage. Les planchers étaient passés à la paille de fer et cirés. Les meubles étaient également brossés et cirés. Les vitres étaient nettoyées. Mais le grand travail était le traitement des cuisines. Lampes à essence poëles casseroles et chaudrons. On les frottait d’abord avec un mélange de gros sel et de vinaigre. Après rinçage on y répandait de la poudre de Tripoli et on astiquait jusqu’à obtenir une brillant parfait qui faisait l’orgueil des ménagères.
Chaque samedi soir en portant la recette de la journée dans caisse située dans la salle à manger il laissait à Grand-mère quatre pièces de cinq francs, les gros écus en argent de 25 grammes pour les dépenses de la semaine suivante. Ces quatre grosses pièces nous intéressaient toujours Rose et moi par leur taille mais aussi parce que la monnaie jouait dans les problèmes d’arithmétique un rôle presqu’aussi important que les robinets ou les trains qui marchent en sens inverse. Je sais encore que ces écus étaient au titre de 835 / 1000. Les pièces de 0,50 1 et 2 au 900 / 1000 comme les Louis d’or. L’inflation depuis 1914 a supprimé pour les enfants d’aujourd’hui les problèmes de titres des monnaies.
Le dimanche qui était le jour d’activité maximale du magasin était aussi marqué par une repas plus soigné avec roti ou viande farcie dont Grand-mère avait le secret et agrémenté d’un laitage ou d’une pâtisserie toujours la même brioche ou mascotte ou Pithiviers qui se nommait étrangement tarte. Cette patisserie était achetée à une petite bonne femme qui avait le nez épaté et le teint fonci que nous appelions sans doute pour cette raison « la négresse ». Elle passait le dimanche matin avec son grand panier plein de pâtisseries et les vendait de porte en porte. Elle augmentait ses revenus en organisant comme quelques autres des « loteries ». Elle visitait ses clients en portant dans un panier l’objet de sa tombola poulet canard vin et proposait des billets à 0 francs 10 soit deux sous. Quand elle avait écoulé ses cent billets elle tirait au sort les pions d’un jeu de loto et amenait le lot au gagnant.
Le train-train de la vie quotidienne était interrompu par quelques événements particuliers. En premier lieu à l’époque de Noël la semaine de la graisse. Quelques jours avant la fête Grand-mère se rendait au marché et y choisissait deux oies grasses soixante livres de lard et d’ « honture » des rôtis et des cotelettes du jour. L’honture désignait la graisse plus fine qui entoure certains organes du porc. Dès que la livraison était faite nous étions employés Rose et moi à découper le gras en petits morceaux pendant que Grand-mère préparait les oies. Cotelettes et rotis. Quand tout était prêt on installait le matériel, le fourneau à bois, le grand chaudron de cuisine. Le lendemain matin Grand-père allumait le feu. On versait tous les morceaux de gras dans le chaudron et on le remuait sans arrêt pour éviter qu’ils s’attachent et brulent. Au bout de deux bonnes heures tout était fondu et dans la graisse chaude on plongeait morceaux d’oie rotis cotelettes que l’on laissait longtemps cuire. Pendant ce temps Grand-mère avait mis sur le feu les foies d’oie dont le fumet embaumait toute la cuisine et préparait les pots de grès vernissés colorés en jaune ou en vert et que l’on appelait des « carottes ». Les pots verts destinés aux confits recevaient quelques louches de graisse que l’on laissait figer et aussitôt on y empilait les morceaux de viande extraits du chaudron. On versait de la graisse sur le tout de façon à les enrober complètement. Les pots jaunes étaient remplis de graisse pure. Restait dans le chaudron un peu de graisse et de multiples morceaux de viande détachés pendant l’ébullition. On filtrait le tout à travers un grand torchon que l’on tordait pour exprimer la graisse et comprimer la viande. Le lendemain on extrayait du torchon un pain vaguement sphérique de « gratons ». Il y avait une opération encore. Dans le chaudron vide mais tout revêtu de graisse on versait quelques livres de farine de maïs et de l’eau et l’on faisait cuire le tout jusqu’à l’obtention d’une pâte pas trop ferme que l’on coulait dans des assiettes creuses. Plus tard on en couperait des tranches de l’épaisseur d’un doigt que l’on ferait frire et que l’on mangerait recouverts de sucre. Ce dessert s’appelait en patois béarnais « escoton » en bordelais « cruchade« .
Il y avait bien sûr après ces « graissailleries » les fêtes de Noël et du jour de l’an. Mais pour Noël elles n’avaient pas l’éclat qu’on lui donne aujourd’hui. L’arbre de Noël était totalement inconnu. Ma mère installait une petite crèche avec les santons et le mati nde Noël on courait vite vers les souliers placés contre la cheminée. On y trouvait un sac de bonbons au chocolat et une orange. Et quand pour une raison que j’ignore nous nous trouvions chez la grand-mère maternelle c’était exactement la même chose. Nous attendions avec impatience le jour de l’an car c’était le jour des jouets. Enfin nous allions l’avoir ce jouet donc nous avions rêvé pendant des semaines en compulsant les catalogues des Dames de France ou des Nouvelles Galeries car il y avait un jouet au chemin d’Arès et un jouet au Bouscat et chacun de nos grands-parents nous donnait un louis d’or à mettre immédiatement dans la tirelire.

J’ai eu ainsi une année un fusil à flèches qui m’avait comblé car on jouait beaucoup au soldat à cette époque. Avec ce fusil on enfonçait une tige de bois dans le canon. Cette tige qui portait à son extrêmité une ventouse en caoutchouc comprimait en s’enfaonçant un ressort maintenu par la gachette. En appuyant sur celle-ci le ressort se détendait et projetait la flèche à 4 ou 5 mètres. Cette flèche pouvait adhérer par sa ventouse à une cible. Mais ce fusil pour moi était incomplet. J’arrivai à fabriquer une baïonnette quie se fixait à son extrêmité mais quand je voulus modifier la partie mécanique en voulant faire comme sur le Lebel de l’armée un chargement par la culasse mes connaissances en mécanique de l’époque étaient telles que je rendis le fusil inutilisable. Cela ne me valut pas de félicitations. Si le sapin de Noël était inconnu il y avait pour le jour des Rameaux le « rameau ». Au lieu du buis utilisé à Paris, il était employé des branches de laurier-sauce. On prenait de grosses branches que l’on garnissait de confiseries spéciales cerises en sucre bien rouge bien luisantes. Hirondelles en patisserie et recouvertes de sucre glace. Coeurs. Certaines personnes poussaient le ridicule jusqu’à amener ces « rameaux garnis » à l’église.
Un autre événement était la rentrée du vin. Dans la plupart des ménages à cette époque dans la région bordelaise le vin de table n’était pas acheté au litre. Cela aurait été de mauvais ton les voisins auraient dit « Vous pensez ! Ils achètent le vin au litre ». Le vin nous était fourni par un neveu de ma grand-mère, Théodore. Il était négociant en vin et s’approvisionnait dans la région de Bourg ou de Guitres chez des viticulteurs. Il livrait un vin qui n’était pas du grand cru mais très bon comme vin de table à des cafetiers restaurateurs et à une grande majorité de particuliers. Le jour de livraison Théodore avec son fils Fernand arrivait avec son camion qu’il arrêtait en face du 48 mais côté impair car le chemin d’Arès était parcouru par la ligne de tramway Saint Augustin Richelieu à voie unique avec de place en place des garages.
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Il y en avait un devant le 48 et un stationnement devant notre trottoir aurait interrompu la circulation du tram. On descendait la barrique avec des cables de l’autre côté. Il fallait attendre le moment favorable pour l’amener en face. Puis lui faire traverser le magasin la cuisine et la descendre sur un poulain dans la cave. Ca n’allait pas tout seul c’était une masse de 250 kilogrammes. Montée sur des tins on la laissait reposer deux ou trois jours. Ensuite trois personnes étaient occupées qui à laver les deux cent vingt bouteilles vides et les placer sur l’if, qui à les remplir, qui à les boucher et les mettre en place.
En dehors de ces activités routinières que faisaient les occupants du chemin d’Arès tout au long de la journée mon père partait pour son théâtre à la fin du repas du soir et en revenait entre minuit et une heure. Il se levait entre huit et neuf heures heure à laquelle Rose et moi étions à l’école. Le jeudi nous étions à la maison mais c’était le jour des leçons de violon que père donnait de huit heures à midi et de deux heures à sept heures. Cela fait qu’en dehors des heures de repas nous le voyions assez peu. En dehors du jeudi et du dimanche, aide au magasin le matin, matinée au théâtre, l’après-midi il aidait Grand-père au moment de la réception des marchandises, passait les commandes et s’occupait de la comptabilité. Quand il n’avait plus d’occupation il jouait du violon et plus tard de l’alto, le plus souvent des exercices de vélocité pour entretenir la dextérité de ses doigts. Quelquefois des concertos dont la mélodie est toujours présente à mon oreille.
Vers 1910 en suivant l’exemple de M LARA notre pharmacien avec lequel il était très lié il s’adonna à la photographie. Il se fabriqua toute une série d’appareils pour développer plaques et papiers. Je suivais tout cela avec une grande attention et mon plus grand plaisir était d’être avec lui quand il opérait dans la salle de bain du chai transformée en laboratoire. Il commença à photographier à Luz Saint Sauveur dans les Hautes Pyrénées où nous étions en vacances en 1910 et 1911.

Nous étions logés à la pension MIDAN. Les MIDAN étaient des cultivateurs locaux qui avaient transformé leur maison pour accueillir des vacanciers suivant un processus fréquent dans le midi à cette époque. Il y avait une dizaine de chambres et une grande salle à manger dont un mur était rempli de cases dans lesquelles chaque famille en vacances déposait les aliments achetés par elle sur place. Mme MIDAN et ses filles suivant les indications données les préparaient et fournissaient les potages puis servaient à table. C’est dans la cuisine des MIDAN qu’existait une chose curieuse la table constituée par un épais plateau de chêne dans lequel étaient creusées six assiettes.
Le père et le fils MIDAN travaillaient le bois avec habilité. L’hiver bloqués par la neige (on ne sortait pas à ce moment par la porte mais par la fenêtre qui était de niveau avec la surface de la neige) ils taillaient au ciseau au couteau et au grattoir des fourchettes des cuillères et des sabots.
En 1912 les vacances se passèrent à Biarritz mais l’année d’après l’état de santé de ma mère nous interdit tout départ et le 2 août 1914 sonna la fin des vacances pour 7 ans.

Pendant ces mois de 1914 où toute activité théâtrale ou musicale avaient été interrompue mon père perfectionna avec opiniatreté sa connaissance du piano jouant sonatines sonates et rondeaux. C’est pendant ces mois là où je lisais énormément en attendant le résultat du concours des bourses que par un phénomène curieux j’associai inconsciemment le sujet d’un ouvrage avec une mélodie? C’est ainsi que toujours pour moi le rondeau de Dussek c’est Pécheur d’Islande de Pierre Loti.
On voit que mon père avait un don marqué pour tout ce qui touchait à l’Art et s’entendait en conséquence parfaitement avec sa cousine germaine Elisabeth SARRADE la mère de Marie-Thérèse.



Il dessinait remarquablement et il est regrettable qu’il n’ait faute de moyens financiers pu suivre à Paris l’enseignement des Beaux Arts. Il se serait certainement distingué dans l’architecture. A la suite de quoi il apprit tout seul le violon avec une qualité suffisante pour être reçu au concours du Grand Théâtre comme second violon.

Grand-père 80 ans, Rose 19 ans, Jean 21 ans, Grand-mère 84 ans
Il jouait gentiment du piano. Il a appris l’Harmonie et le Contrepoint ce qui lui a permis plus tard de faire de la transcription pour orchestre. On lui donnait un morceau de piano appelé piano conducteur et il rédigeait les partitions des différents instruments constituant un orchestre de dix quinze vingt musiciens ou plus. J’espère que les gènes auxquels il doit ces talents ne sont pas perdus pour la lignée.
Grand-père lui avait un tempérament heureux sauf après la mort de papa. Je ne lui ai jamais connu l’air triste ou anxieux. Arrivé au terme de sa vie remplie d’un dur travail il se trouvait avoir réalisé son désir le plus cher: être à ce moment là à l’abri du besoin lui et les siens. « Mon petit Jean, me disait-il, j’ai pu faire que ton père ait un métier alors que j’ai commencé ma vie sans en avoir et je lui laisserai beaucoup plus que je n’ai eu. Je te demande d’en faire autant plus tard pour tes enfants ».
L’hiver quand il n’y avait pas de clients assis derrière le comptoir il lisait le journal en fumant une cigarette. Quand le temps était très froid il venait se réchauffer de temps en temps à la cuisine tout en chantonnant des airs de son enfance en patois ou des chansons de l’autre siècle.
L’été tous les instants que le magasin lui laissait libre il les passait au jardin taillant la vigne plantant quelques légumes toujours en chantant. Quant à Grand-mère toute petite toute menue mais avec une énergie et une résistance formidables elle s’occupait de tout voyait tout.

On peut penser qu’il s’agit d’une répétition « photographique » de la communion
car les grands parents n’ont pas revêtu de tenue de cérémonie
Maman était réellement souffrante depuis 1913. En 1914 son état s’est aggravé. Et on nous a fait faire notre première communion. Rose à neuf ans moi à onze car on devait penser qu’elle ne nous verrait pas la faire l’année d’après ce qui s’est révélé exact.

On l’avait placée, dernière chance, dans un aérium en Arcachon où mon père après le 2 août allait la voir chaque semaine à bicyclette car les trains civils avaient été supprimés? On l’a renvoyé en octobre son état s’étant très aggravé. Elle est décédée quatre jours après ma rentrée au lycée. Et pendant ce temps et pendant une dizaine d’années Grand-mère a pris en charge un ménage de trois adultes et deux enfants. Elle avait soixante quatorze ans à ce moment là. Nous avons vécu Rose et moi notre adolescence je ne dirais pas dans la solitude mais un peu renfermés sur nous-mêmes et peut-être cela a-t’il agi sur notre psychisme plus tard. Nous n’avons pas eu une maman à qui confier nos problèmes nos désirs nos rêves d’adolescents. Nos contacts avec papa étaient limités. Nous ne le voyions guère en dehors des repas du fait de son emploi du temps. Quant à Grand-père et Grand-mère quelque grande que fut leur bonté quelque grand que fut l’amour qu’ils nous portaient beaucoup de choses nous séparaient. Ils avaient passé toute leur enfance à la campagne, pas nous. Leur instruction était très limitée par rapport à celle que nous recevions, leur concept de la vie ils l’avaient appris sur le tas nous commencions à l’apprendre dans les livres. Faut il ajouter qu’entendre un air de quadrille chanté par Grand-père quelqu’agréable qu’en fut la mélodie nous semblait un peu dépassé à l’heure du fox-trot et du tango.
Il ne faut pas en conclure que nous vivions enfermés dans une tour d’ivoire. Dans le quartier tout le monde connaissait tout le monde. Bordeaux est un peu du midi et on y vivait beaucoup dehors. C’est ainsi que les jours d’été quand tombait le soir on « prenait le frais » c’est-à-dire qu’on apportait des chaises sur le trottoir. On s’y installait et les bavardages avec les voisins allaient bon train pendant que les enfants jouaient sur la chaussée. C’est un de ces soirs que nous apprîmes la mésaventure arrivée à notre voisine Mme S. Monsieur S. imprimeur homme charmant avait un défaut il buvait et lui arrivait certains soirs de rentrer plus que ivre. Un certain soir il ramena chez lui un zouave. Il l’avait rencontré dans un bar et après absinthes sur absinthes ils s’étaient découverts une amitié sans bornes au point que Monsieur S. s’exclame : « On ne peut pas en rester là. Tu viens à la maison. Ma femme est charmante ». Madame S. prépare le repas et dresse le couvert avec le zouave qui tournait autour d’elle de plus en plus entreprenant qui demandait sans cesse : « où est votre chambre ? Quand y va t’on ? » sous l’oeil amorphe du mari. Madame S. se demandait comment cela allait finir quand elle trouva la solution. Elle sert le repas et les fait boire boire … une bouteille à chacun. Avec ce qu’ils avaient déjà bu ils se sont écroulés. Le lendemain le zouave complétement dégrisé ne se souvenant de rien se demandait ce qu’il faisait chez des inconnus.
Après le 50 du chemin d’Arès se trouvait une impasse au fond de laquelle s’élevait la « grande maison », maison de trois étages comprenant de nombreux petits appartements dans l’un desquels logeait Antonin. C’était un peintre en bâtiment bon ouvrier mais qui avait un défaut comme beaucoup de ses semblables à l’époque, le samedi soir après la paie il faisait d’assez longs séjours au bar. Il en revenait tout en chantant à tue-tête ce qui provoquait des disputes mémorables avec sa femme.
A côté de chez nous avant les S., habitait un couple qui avait un garçon de mon âge. Il venait jouer à la maison. J’aimais aller chez lui car il possédait une carabine à air comprimé et nous faisions des concours de tir sur cible. J’avais été invité à déjeuner un jeudi à midi par ses parents et c’est là que j’ai appris pour la première fois que la façon de vivre à laquelle on était habitué n’était La Façon de Vivre, que d’autres pouvaient se comporter autrement sans être des anormaux. Le repas de midi avait débuté par des « squiries » (ce sont des crevettes grises péchées en Gironde). En revenant à la maison le premier mot que j’ai adressé à ma mère furent « Maman chez Georges ils ne mangent pas de soupe ». Ma mère m’expliqua qu’il y avait des gens qui commençaient leur repas par des hors d’oeuvre et qu’il n’y avait rien d’abominable à cela.






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