La maison de mon enfance où j’ai vécu jusqu’à vingt trois ans est située en bordure de la route qui mène à Arès petite station du fond du bassin d’Arcachon. Partant du centre de Bordeaux cette voie s’appelait jusqu’aux Grands Boulevards « rue d’Arès ». Au-delà des Boulevards elle devenait « chemin d’Arès » et séparait Bordeaux côté numéros pairs de Caudéran côté impairs (Caudéran est aujourd’hui rattaché à Bordeaux).

Chemin d’Arès, Carrefour de la rue de la Liberté
Vue prise de l’entrée du magasin, 1910
Comme la grande majorité des maison bordelaises, hormis le centre, notre maison était construite en bordure de rue avec un jardin derrière. En façade à gauche le magasin avec son entrée et sa vitrine et à droite le porte d’entrée ouvrant sur un couloir conduisant directement au jardin. En entrant dans le magasin on voyait le mur gauche portant du sol au plafond des étagères des tiroirs et des placards. La partie droite comportait des vitrines. Au centre s’allongeait le comptoir avec à son extrémité la plus éloignée un pupitre et la caisse et à l’autre bout la balance.
Même en ce temps-là le commerce de quincaillerie portait sur un grand nombre de produits. L’inventaire annuel comptait environ douze mille articles.
Toute la clouterie semence de cordonnier et de tapissier. Clous pour sabots et souliers. Pointes fines et chevilles. Visserie à bois et à métaux. Boulonnerie. Fil de fer. Grillages métalliques toutes hauteurs toutes mailles. Serrurerie des cadenas et verrous aux serrures ordinaires et de sureté. Charnières paumelles et fiches. L’outillage à bois et à métal. Les papiers abrasifs. Les peintures. Toute une gamme de cuisinières et de poêles avec l’assortiment correspondant de tuyaux et coudes. Et ce qui a très certainement disparu, les carrés potagers pour cuisiner au charbon de bois et les grilles en fonte pour faire des feux de charbon dans les cheminées. Arrosoirs cruches casseroles poêlons. Plats à cuire poêles à frire dont le nom en quincaillerie est Coupe Lyonnaise. Il se vendait beaucoup d’un produit sans doute disparu, le carton bitumé. C’était un carton souple mais épais enduit sur les deux faces de goudron et sur une seule de sable. Ils se présentaient en rouleaux d’un mètre de hauteur et de dix mètres de longueur qui servaient à couvrir abris de jardin, poulaillers cages à lapins. Il y en avait toujours une cinquantaine stockés dans le chai au bout du jardin. Une autre marchandise faisait l’objet de ventes nombreuses et a sans aucun doute totalement disparu: les appareils d’éclairage d’alors. Les manchons pour bec de gaz Auer et les verres correspondant. C’était le meilleur éclairage.

Puis les lampes à essence la lampe pigeon avec sa verrine utilisée surtout lorsqu’on se déplaçait dans les maisons la nuit.

Les lampes à pétrole pour la table ou pour la suspension. Elles étaient constituées par un corps en porcelaine ou en verre qui contenait le pétrole. A sa partie supérieure était scellé un collier en laiton sur lequel se vissait le bec. Ce bec en laiton comportait un logement circulaire dan lequel on introduisait la mêche plate enroulée qu’un dispositif permettait de faire monter ou descendre. Il supportait un verre cylindrique d’une trentaine de centimètres qui entourait la flamme. Outre les lampes il y avait le stock de verres de tous diamètres et les abat-jours correspondant. Il y avait enfin les lanternes pour voitures. Pour les charrettes et les camions c’était des dispositifs en fer blanc de forme parallélipipédique clos par des verres sur les quatre faces et éclairés soit par une bougie soit par une lampe à huile.
Pour tous ces appareils d’éclairage on venait acheter des verres qui cassaient souvent et faire changer les mêches.Il est arrivé à ce sujet une histoire curieuse. Mon grand-père change un soir la mêche d’une lampe à pétrole. La propriétaire la lui rapporte le lendemain en se plaignant qu’elle ne marchait pas. Mon grand-père devisse le bec, regarde la mêche toute neuve la tâte la hume et lui dit:
– Pourquoi l’avez vous trempée dans l’eau ?
– Eh, dit la brave dame, j’ai fait comme Mme LACROIX la marchande d’huitres qui remplit sa lampe à la fontaine et ca marche sa lampe.
Il faut dire que Mme LACROIX qui vendait le soir des huitres sur une petite voiture avit pour s’éclairer une lampe à acétylène dont elle remplissait le réservoir à la fontaine. La cliente l’avait vu faire, l’avait questionnée et la mère Lacroix forte en gueule et aimant rire lui avait dit:
– Eh coïonne au lieu de donner mes sous à l’épicier pour son pétrole je prends de l’eau et ça éclaire bien !

Il y avait encore une marchandise sans doute totalement disparu: les chaufferettes et les chauffe-pieds. Les chaufferettes étaient des appareils destinés surtout aux dames. Cétaient des sortes de boites en métal fer ou laiton, dans laquelle on plongeait une barrette de charbon à combustion lente. Les dames les plaçaient dans leur manchon pour se chauffer les mains ou se réchauffer les pieds. Quant aux chauffe-pieds c’étaient des sortes de boites en bois. La partie supérieure était percée de trous. Les faces internes des plaques supérieures et inférieures étaient recouvertes de toles pour que la chaleur rayonnée par une écuelle plein de braises incandescentes que l’on plaçait sur le fond ne brule point le bois. Mon père les fabriquait avec quelquefois mon aide car le prix de revient qui n’incluait que le prix du bois était bien moins élevé que le prix des ustensiles usinés.
Je terminerai la nomenclature des produits vendus par quelque chose d’étonnant. Je ne sais pas pourquoi la rouille avait la réputation en ce temps là d’être un produit fortifiant. C’est pourquoi lorsqu’on démonta les caisses d’emballage qui étaient toutes en bois, ce dont on me chargeait parfois, il fallait récupérer les pointes d’assemblage. Les moins tordues étaient gardées pour être redressées et servir pour un usage maison. Les irrécupérables étaient placées dans un pot en grès plein d’eau qui était vendu plus tard comme « eau de rouille ».
La réutilisation des pointes peut paraître quelque peu abusive pour un marchand de pointes mais il faut penser qu’à cette époque on était loin de l’ère du « tout à jeter ». On réparait tout on économisait tout. Ainsi les bouts de ficelles étaient récupérés noués les uns aux autres et formaient une pelotte que je vois encore sur le comptoir et qui servait à ficeler les paquets encombrants.
Les techniques de vente étaient très simples. Se vendaient au poids le fil de fer galvanisé ou clair ou recuit et toutes les variétés de pointes et de clous. On vendait beaucoup de pointes et de clous. On pesait et on pliait dans des morceaux de papier. Il faut croire que les bricoleurs du dimanche clouaient à tour de bras. En outre la plupart des gens réparaient eux-mêmes leurs chaussures ce qui faisait vendre des enclumes de cordonnier. Presque tous les garçons à l’école au moins l’hiver portaient des sabots-souliers. C’étaient des souliers dont la semelle était en bois que l’on garnissait de clous à grosse tête pour éviter l’usure.
Les autres produits étaient marqués sur l’emballage ou sur une étiquette à leur réception. Il était pour cela utilisé un code:
« P E U M A I B O N S K »
« 1 2 3 4 5 6 7 8 9 0 francs »
La marge normale était de 33%. Ainsi une casserole en fer blanc achetée 1 franc vendue 1 franc 50 centimes était marquée « P K / P A S ». Cela permettait en cas de marchandage qui se prodiguait souvent de voir tout de suite quel rabais pouvait être consenti.
La clientèle ne variant pas, les prix étaient aussi invariables (entre 1870 et 1914 les prix ont augmenté de moins de 1%). Bon an mal an le chiffre d’affaire était d’environ 12,000 francs, ce qui après impôts (pas d’impôt sur le revenu ni sur les bénéfices) laissait environ 300 francs de bénéfices par mois. Il faut voir que ce revenu rémunérait 84 heures par semaine de travail de mon grand-père et quand j’ai été assez grand par moi-même. Le magasin était ouvert à 7 heures le matin jusqu’à 20 heures – 20 heures 30 le soir sans interruption même aux heures de repas. Il faut dire que certaines après-midis l’affluence était mince mais le dimanche matin nous n’étions pas trop mon grand-père mon père et moi avec une dizaine de clients en attente.



Un avis sur « Mémoires de Jean PEYROUX: le 48 chemin d’Arès (3/9) »