Je fus inscris à l’école communale de garçons de Saint Augustin. J’y entrai en octobre 1909 sachant lire et écrire. Cette école était située à la périphérie de Bordeaux dans une zone qui avait bien plus l’aspect d’une banlieure que d’une ville avec des jardins partour et de nombreux terrains vagues.

Deux chemins y conduisaient. Le plus sage était de suivre la voie qu’empruntait le tramway qui passait devant chez nous mais il était bien plus amusant d’emprunter l’Allée du Blanc dont la chaussée à peine formée n’était pas bordée par des trottoirs mais par des monticules de terre qui servaient de dépôt aux surplus ménagers des gens du quartier. On y trouvait de tout morceaux de bois vieux ustensiles meubles inutilisables … et on traversait les deux ruisseaux qui dans des temps très anciens serpentaient dans le Vieux Bordeaux; le Peugue et la Devèze.

De mon séjour à l’école j’ai un souvenir assez vague. Je me souviens d’un bâtiment de petite dimension et d’une petite cour rectangulaire sans arbre. J’y appris à reproduire une carte de géographie en traçant les méridiens et les parallèles et en répérant les distances des points caractéristiques par rapport à ces axes. On avait pour modèle toutes les cartes de grande dimension qui tapissaient la classe:
La France orographique avec les plaines d’un beau vert rehaussé par le bistre des montagnes qui allait en s’éclaircissant avec l’altitude.
La France des chemins de fer on était fier à ce moment là des 49000 km des réseaux principaux et secondaires.
La France par départements chacun ayant une couleur différente vert jaune bleu rose, l’Alsace et la Lorraine étaient en gris foncé.
C’est cette année-là également qu’a commencé la lecture et l’étude du « Tour de France par deux enfants ». Ce livre tiré à des millions d’exemplaires a marqué des générations d’enfants. Il contait sous forme romancée le voyage dont je ne me souviens plus du motif de deux enfants à travers la France. Ils y découvrent pour l’instruction des jeunes lecteurs l’agriculture les chemins de fer la navigation la montagne l’industrie…

Après deux années passées à Saint Augustin, Rose devant entrer à son tour à l’école on me fit inscrire en même temps qu’elle à l’école communale de Saint Bruno. Cette école beaucoup plus au centre de Bordeaux était une construction de la IIIe République faite pour durer l’éternité. Vaste bâtiment en pierre de taille de 150 à 200 mètres de long et de trois étages. En regardant la façade l’aile gauche était l’école des garçons l’aile droite l’école des filles encadrant l’école maternelle.
L’école bordait une grande place que dominait le clocher carré de la vieille église des Chartreux Saint Bruno. Pour me rendre à l’école je n’avais qu’à suivre des Boulevards à Saint Bruno la rue d’Arès qui longeait sur tout ce parcours le cimetière de la Chartreuse, mais le plus souvent j’empruntais les grandes allées du cimetière bordées de platanes ou de cyprès et dont j’appréciais le calme et l’ombrage.
Bien qu’il n’y ait pas d’uniforme imposé nous étions tous vêtus de façon semblable. Culotte courte chaussettes tricotées noires blouse revêtue d’un tablier noir avec ceinture de cuir. Les chaussures étaient des espadrilles l’été et des sabots souliers cloutés l’hiver et dès que la mauvaise saison arrivait une pélerine noire descendant jusqu’à la cheville et un capuchon nous protégeait du froid et de la pluie. Le matériel scolaire était très réduit cahier de brouillon cahier de textes un plumier contenant crayon porte-plume avec plumes Sergent Major ou lance gomme. Le tout porté avec les livres dans une serviette ou un sac à dos que l’on appelait giberne.
J’entrai en 4ème où je perfectionne sans plus ce que j’ai appris à Saint Augustin et l’on me fit sauter la 3ème. En 2ème avec M. NEBUT cela devenait plus sérieux. Analyses grammaticales analyses logiques Rédactions. Étude du système métrique calculs avec les problèmes de robinet, de trains qui se croisent ou se rattrapent. L’année suivante en 1ère avec M. DESPIN les études devenaient plus approfondies c’était l’année du Certificat d’Études.
Je commençais à m’intéresser à la lecture au hasard des explorations faites dans la bibliothèque paternelle. Je commençais par Quo Vadis puis les Trois Mousquetaires qui me transportèrent. Un jour je tombai sur les Aventures de Télémaque qui me passionnèrent. Pendant que je poursuivais la lecture l’Institution nous donna un sujet de rédaction: « Racontez un Jeudi passé à la campagne chez votre grand-mère ». Imbu de la prose de Fénelon je commence ma rédaction par cette phrase qui frappe: « Lorsque l’Aurore au doigt de rose ouvrit les portes de l’Orient… ». M. DESPIN demanda à voir ma mère qui lui expliqua l’origine de cette emphase. Il en fut très satisfait mais me conseilla d’utiliser un style moins précieux.
C’est à cette époque que je me liai avec LACONTAL. Nous avions tous les deux un goût marqué pour le calcul et ayant déniché un recueil de problèmes nous nous amusions à en résoudre ce qui nous conduisit à inventer l’algèbre grâce à un problème sur les âges des membres d’une famille qui ont certaines différences et dont l’un est le double ou le triple d’un autre. Il nous apparut que si en remplaçant la réponse demandée par une lettre on n’avait plus à raisonner ou à faire des suppositions suivant les méthodes arithmétiques mais simplement à faire un calcul.
L’enseignement que l’école communale donnait comprenait essentiellement la grammaire l’orthographe un peu de rédaction l’histoire la géographie et ce que l’on appelait « Leçons de Choses » qui était un enseignement de divers aspects de l’existence des notions de technologie des propriétés de certains produits indispensables. Il n’était pas pensable qu’en 1ère un garçon ou une fille ne sache pas lire ou écrire correctement. En orthographe la cotation était dure deux points par faute avec 5 fautes on avait zéro. En plus nous pratiquions le dessin. Chaque mercredi l’instituteur distribuait une feuille de papier à dessin et nous donnait un sujet. Fleur fruit objet ménager. Les cing premiers avaient leur dessin affiché sur un tableau spécial. J’y étais souvent avec les aquarelles qui m’occupaient presque tout un jeudi. A l’école des filles le dessin était remplacé par le chant. Rose qui avait une voix très agréable et très juste nous faisait entendre à longueur d’année d’innombrables chansons.
Il en fut de même à l’École Supérieure. Je n’en ai oublié aucune. L’automne de Mendelssohn, la chanson de Solveig et combien d’autres dont la mélodie vient souvent me rappeler avec nostalgie les jours heureux d’antan. Lorsqu’on parle chansons une constatation m’étonne toujours. On ne chante plus. Jusqu’aux années 40 la chanson semblait être un plaisir essentiel de l’existence. Tout le monde chantait à Paris aux carrefours principaux à midi et le soir des chanteurs accompagnés d’accordéon ou de guitare entonnaient le dernier succès toujours entourés d’une foule énorme qui reprenait le refrain à l’instigation du chanteur « Allons les chœurs ! ».

Dans les bureaux résonnaient les chansons de Reynaldo Hahn Chevalier Trénet. Le moindre incident dans la vie publique ou politique était l’objet d’une chanson. Quand le président Deschanel un peu dérangé mentalement quitte le train présidentiel pour entrer chez un garde-barrière: chanson. Quand on établit un impôt sur les pianos: chanson. Quand un piqueur sévit dans le métro: chanson. C’est bien en France que tout se terminait par des chansons. Serait-ce le disque qui a tué la chanson ? Les nouvelles générations enclines au moindre effort préférant écouter à chanter.
A la fin du mois de juillet je passai le concours des Bourses dont le résultat devait être donné fin septembre. La déclaration de guerre le 2 août 1914 perturba le fonctionnement de toutes les administrations. Ce n’est que le 12 novembre que je sus que mes notes me rendait admissible et j’entrai au lycée le 13 qui était un vendredi.
Le lycée avait été transformé en hôpital auxiliaire dès le mois d’août. Les classes étaient dispersées. La sixième A et la sixième B étaient reportées dans une école communale Place Saint Michel. M. ROBERT professeur de zoologie me plaça à coté d’un élève qui eut une importance capitale dans ma vie; Albert GUIBERT avec qui je sympathisai au premier abord.
De la sixième il ne me reste que peu de souvenirs. Je passai beaucoup de temps le jeudi à reproduire à la demande du professeur de zoologie les dessins des animaux d’après le livre de Caustier. Quant au professeur de calcul dont je n’ai retenu que le surnom « Massa » quand la classe n’était pas trop remuante et après de bonnes réponses il nous lisait des histoires d’indiens. Je me souviens encore du professeur de dessin d’imitation. C’était un vieux bonhomme plein d’humour. Il avait donné un surnom à quantité d’élèves et il avait baptisé un très joli brun affublé d’un chapeau bizarre ressemblant aux coiffures des anciens grecs « Adonis au Pétase ».
Les cours de 5ème eurent lieu dans une annexe de la faculté de médecine. Année assez terne dont le seul souvenir est le professeur de français, ancien professeur de 7ème journaliste conseiller municipal qui apportait une grande fantaisie dans l’attribution des notes. Je le vois encore dans sa chaise pointant de son doigt chacun des élèves en énonçant une note sans avoir vu leur copie.
Au mois de septembre 1916 le lycée avait cessé d’être un hôpital et la rentrée d’octobre toutes classes comprises se fit au Grand lycée qui devait s’appeler plus tard Lycée Montaigne. En quatrième l’enseignement changea de nature. En français on commença à étudier la littérature. A la composition française succéda la dissertation. Le professeur de français M. FLOTTES nous fit un long discours qui marquait bien ce que l’on voulait que l’enseignement secondaire fut à cette époque. Soixante dix ans après je ne me souviens pas du mot à mot mais en voilà globalement le sens:
« Messieurs, vous êtes l’élite de la jeunesse et vous serez plus tard l’élite de la nation. Il vous importe donc de travailler pour en être digne et assumer tous les devoirs que cela vous impose. La plupart des connaissances que vous allez acquérir dans cette maison seront oubliées par le plus grand nombre d’entre vous mais s’il en reste comme je l’espère votre vie durant la capacité de raisonner et de juger votre séjour ici aura été formateur et utile ».
Pour les autres matières également tout était plus sérieux. On ne faisait plus de calcul mais des mathématiques l’algèbre la géométrie. Si cette dernière dans ses huit livres ne montrait que rarement des utilisations sur le plan pratique par contre elle apprenait à raisonner et à démontrer par déduction.
Notre professeur M. DESPORTES qui aurait du être à la retraite continuait à exercer du fait de la guerre. Il n’était jamais chahuté non qu’il fut sévère mais sa gentillesse, les efforts qu’il faisait pour amener le plus grand nombre à la compréhension lui avaient acquis la sympathie générale. C’est avec lui que la classe entière connut une intense émotion qui me trouble encore en y pensant. Il était en train d’expliquer un théorème au tableau quand la porte s’ouvre et entre le proviseur le censeur et les trois surveillants généraux. Comme d’habitude la classe se lève puis se rassoit sur un signe du proviseur. Celui-ci s’avance et dit: « Monsieur Desportes, je ne puis que vous lire la note que je viens de recevoir: François Desportes mort au champ d’honneur 15 février 1918 médaille militaire ». Le père le pauvre homme s’appuya à sa chaise et l’on voit quelques larmes couler sur son visage. On aurait entendu voler une mouche et brusquement toute la classe s’est levée. François DESPORTES avait été professeur au lycée.
En quatrième on abordait aussi la physique et la chimie qui me passionnaient. Les livres de cours ne me suffisaient pas et avec le peu d’argent que je pouvais glaner de-ci de-là j’achetai chez le Gibert bordelais « Cisneros » tout ce que je pouvais de livres sur la chimie l’électricité. Il en résulta que jusqu’au Bac la première place et le premier prix de physique et de chimie étaient pour moi. Sans avoir les mêmes résultats en mathématiques j’étais quand même dans les cinq ou six premiers. Tout cela était sans doute dû à mon travail mais aussi à la valeur des professeurs et au mal qu’ils se donnaient dans ces disciplines.
Mais nous avions aussi de joyeux fantaisistes. Le professeur d’histoire fixait chaque semaine le nombre de pages à étudier dans le Malet et nous les faisait réciter livre en main sans commentaire. De temps en temps il demandait un volontaire pour traiter d’un sujet pendant une demi-heure. Nous avions une heure de morale par semaine. Le professeur dictait son cours pendant une demi-heure puis nous lisait du Labiche. Pour les compositions il fixait cinq sujets de cours dont l’un serait tiré au sort. Les quarante cinq élèves de 4ème B copiaient les cinq sujets sur cinq copies. Pendant la composition on rédigeait d’autres devoirs. Une semaine après le censeur et le proviseur venaient annoncer les résultats. Il y avait cinq ou six premiers une douzaine de deuxièmes les notes variant de 20 à 18. Le proviseur avec un certain sourire disait « Vous avez une classe remarquable » et le professeur sans rire répondait « Dans les meilleurs copies il ne manque pas une virgule ! ».
Mais sans contredit le plus pittoresque et de beaucoup était M. DUVAL dit « Cassoulet » professeur d’anglais. Il avait des manies. Dès qu’il apercevait un stylo il s’en emparait et sautait à pieds joints dessus. Il ne tolérait pas les gommes qu’il envoyait le plus loin possible dans la cour. La plupart du temps il quitait sa chaise pour s’installer tout en haut de la classe assis sur un pupitre les pieds sur le banc le dos tourné à la classe. Il arrivait que lorsque l’un d’entre nous faisait tout autre chose que de l’anglais et qu’il s’en apercevait il se précipitait sur lui avec une règle. Le contrevenant se sauvait dans la classe poursuivi par Cassoulet. Au cours d’une de ces courses poursuite un élèva déplaça le couvercle en fonte qui fermait une bouche de chauffage à air chaud et que Cassoulet s’y enfonça jusqu’aux épaules. Il avait une façon particulière de faire réciter les leçons. A cette époque on apprenait des quantités de poésies anglaises « The poor blind boy », « Lucy Gray », « I remember ». Il plaçait quatre élèves alignés à gauche de la chaise et quatre à droite et donnait le départ pour réciter une poésie tous ensemble. Ceux qui ne savaient pas faisaient aller leur bouche comme s’ils parlaient. Cassoulet passait devant chacun et à ceux qui articulaient des sons n’ayant rien à voir avec la leçon il criait: « Règle 132: 50 fois » souvent agrémenté d’un coup de pied au derrière. Il inscrivait sur un immense calepin « Règle 132: Untel 50 fois ». Les jours passaient des fois deux mois plus tard brusquement il ouvrait le calepin et disait « Règle 132: 50 fois. Règle 132: 50 fois » sans prononcer le nom correspondant « Règle 132: 100 fois » et il refermait. Beaucoup plus tard il récidivait: « Règle 132: 100 fois. Règle 132: 100 fois » « Deux heures de retenue » et le coupable parfois six mois après l’objet de la punition recevait la feuille de retenue.
Cette règle de la grammaire Gibb Roulier et Stryienski me valut la seule retenue que j’ai eu pendant mes sept ans de lycée. Il y avait une habitude prise sur l’initiative d’un luron, deux ou trois élèves prononçaient un mot comme « tranchée » « tranchée » que la classe répétait en chœur et très souvent il parlait avec nous de tranchée jusqu’à la fin de la classe. Un jour en fin d’après-midi quelqu’un lance « sous-marin » repris en chœur « sous-marin sous-marin ». Ca n’a pas marché ce jour-là. Il s’emporte: « Je vais vous en fiche des sous-marins. 500 fois à copier la règle 132 pour demain matin et pour tout le monde ». Indigné je prends la décision de faire une pétition. Je signe en tête et tout le monde signe. Et le lendemain je vais remettre la note au Censeur en lui expliquant le cas. La réponse fut nette: « Je ne méconnais pas le bien-fondé de votre réaction mais c’est tout de même un acte d’insubordination c’est vous qui l’avez organisé vous ferez huit heures de retenue. Je vais voir M. DUVAL ».
L’affaire n’eut pas de suite hormis ma colle. Il finit par m’écœurer complètement lorsqu’il nous donna à rédiger comme devoir une composition sur « Joan of Arc ». J’y consacrai un jeudi complet vérifiant grammaire syntaxe cherchant les anglicismes. Il me mit 1 / 20 disant: « Ce n’est pas votre habitude donc c’est quelqu’un d’autre qui l’a écrit ! ».
Si quelques professeurs étaient parfois amusants il y avait aussi parmi les élèves de joyeux lurons. Il y avait un certain MÉNAGE qui battait tous les records et dont la renommée dépassait largement la quatrième. Il habitait près de la barrière de Pessac et nous faisions Guibert Ménage et moi une bonne partie de chemin ensemble. Un soir il nous dit tout-à-coup: « Venez les gars on va rire ! ». Il entre dans une petite boutique de mercerie et s’adressant à la dame qui se tenait à la caisse:
« – Bonjour Madame, je viens chercher le sac
– Quel sac mon garçon ?
– Vous savez bien, le sac.
– Non, je ne vois pas, mais quel sac ?
– Le sac à m _ _ _ _ ! »
..et de courir à toute vitesse vers la sortie aux cris de la mercière outrée « Galopins petits voyous ! ».
Nous avions l’habitude en quittant le lycée de traverser un magasin de nouveautés qui se nommait « Paris – Bordeaux ». En passant devant le rayon de timbres pour collection à clientèle essentiellement juvénile il demande à la vendeuse:
« – Madame, avez des timbres du Decmedem ?
– Non, je ne connais pas. Attendez je regarde sur le catalogue. Non je ne trouve pas. Qu’est ce que c’est que ce pays ? »
…et le Ménage avec un joyeux sourire répond en prenant ses jambes à son cou: « La peau des c _ _ _ _ _ _ _ me démange ! »
Mais ce qui lui valut le plus de célébrité a été l’affaire des chiens. Un certain jour la rentrée se faisait à dix heures et comme la porte s’ouvrait à dix heures tapantes à partir de dix heures moins le quart les garçons s’asseyaient sur le large trottoir devant le lycée. Juste en face du lycée se trouvait un grand marché couvert et il était fréquent que des ménagères du quartier s’attardent à bavarder sur le trottoir du lycée en se rendant au marché. La mode en ce temps là imposait des robes tombant jusqu’à la cheville. Voilà qu’un matin Ménage s’approche de l’un de ces groupes laisse tomber sa serviette se penche pour la ramasser fait un faux pas et frôle un peu la jupe d’une dame. Il se relève en s’excusant et vient vers nous. La suite ne s’est pas faite attendre. Un chien qui passait par là se mît à renifler au ras du sol jusqu’à la dame en question. Un deuxième chien est arrivé et a fait le même manège. Les deux chiens ne quittaient pas la dame qui essayait en vain de les chasser. Un troisième chien se joignit aux deux autres humant avec avidité le bas de la jupe et MÉNAGE riait de bon cœur en nous contant ce qu’il avait fait. Il avait appliqué une éponge sur l’arrière-train de sa chienne qui était en chaleur, laissé tomber sa serviette près de l’une des dames, simulé une chute pour frotter avec l’éponge le bas de la robe.
Les lycéens du type MÉNAGE étaient il faut le reconnaitre peu nombreux. Il y en avait une autre catégorie également peu nombreuse qui a totalement disparu. Le lycée jusqu’à la guerre était payant pour au moins les deux tiers issus de la bourgeoisie petite ou moyenne. Le reste était constitué par les boursiers qui devaient travailler ferme (avoir le tableau d’honneur pour conserver leur bourse). Parmi les payants on trouvait trois quatre fils en général de gros propriétaires fonciers qui ne faisaient rien. Pas de chahut mais n’apprenant aucune leçon ne faisant aucun devoir. Sur les feuille de composition ils inscrivaient leur nom simplement. Ils quittaient la première bien entendu sans se présenter au Bac avec les mêmes connaissances qu’ils avaient en entrant en sixième. Ne commettant aucune faute de discipline comme les parents payaient on ne pouvait les exclure malgré leur nullité totale.
Il y avait aussi des organisateurs nés ceux qui montèrent une affaire qui fit grand bruit à Bordeaux. Il n’y avait au début du siècle des lycées que dans les grandes villes. Chacun d’eux pouvait avoir un nombre important de pensionnaires. Il y en avait 500 à Bordeaux. Une année quand le Bac et les concours aux grandes écoles étaient terminés aucun pensionnaire ne descend au petit déjeuner. On expédie vite un surveillant dans les dortoirs. Les lits sont impeccablement faits mais toilettes et dortoirs sont déserts. On alerte le surveillant général de service qui prévient censeur et proviseur. On fouille partout. Il fallut se rendre à l’évidence les pensionnaires avaient disparu. La préfecture est prévenue la gendarmerie alertée. Peine perdue personne n’a vu les garçons ni dans les rues ni dans les gares. Le proviseur fait prévenir les familles. L’évènement fait la une de la Petite Gironde et de la France de Bordeaux. Gros émoi. Et le matin du 12 juillet en uniforme les pensionnaires défilent dans la première cour pour se rendre à la cantine. On apprit peu après que dans le courant du premier trimestre des élèves de prépa avaient découvert au cours d’investigations des combles aménagés ignorés de l’administration. Ils avaient méthodiquement organisé l’opération demandant à grands et petits d’apporter lors des retours hebdomadaires tout ce qu’il fallait pour y vivre deux jours. L’opération avait magnifiquement réussi. Elle n’empêcha pas le lendemain qu’eut lieu la distribution solennelle des prix. Tous les ans malgré la guerre elle se pratiquait dans un grand théâtre de Bordeaux. Tous les élèves et leurs parents y étaient conviés. La présidait le préfet de la Gironde entouré de notabilités bordelaises. La musique du 144ème Régiment d’Infanterie prêtait son concours. Les professeurs revêtus d’une robe noire bordée d’hermine rouge pour les scientifiques, jaune pour les littéraires s’installaient sur la scène. Le préfet après la Marseillaise ouvrait la séance par un speech assez court auquel succédait le long discours ampoulé d’un professeur de français. Audition d’un morceau de musique et lecture par le Censeur du Palmarès. Chaque élève nommé venait sur la scène recevoir ses prix et les félicitations du proviseur.
Avec les évènements militaires que l’on sentait évoluer très vite vers le dénouement l’année de troisième B nous parut s’écouler très vite. Cette classe terminait ce que l’on appelait le premier cycle qui formait un tout en français mathématiques physique et chimie. Par suite du manque de professeurs il n’y avait qu’une troisième B de cinquante deux élèves.
La rentrée en deuxième se fit le 1er octobre le 3 le lycée était licencié à cause de l’épidémie de grippe espagnole qui avait pris à Bordeaux un tour angoissant (les cérémonies funèbres étaient retardées par suite du manque de cercueils).
L’armistice du 11 novembre allongea encore les vacances forcées de cette année. Le lycée ouvrit ses portes le 18 novembre. Les études secondaires allaient redevenir normales. Nous n’étions plus que vingt huit par classe. Les professeurs qui avaient échappé à cette grande tuerie revenaient. C’étaient des agrégés. Quelle différence. Le professeur d’anglais me fit aimer l’anglais. J’achetai revues et journaux Chicago Tribune ou le Times Popular Mechanics.
Le professeur d’allemand que j’avais pour la deuxième langue eut la satisfaction de pouvoir justifier sa conduite pendant la guerre. M. GUINAUDEAU était un homme d’une trentaine d’années. Il faisait pendant la guerre les cours d’allemand des troisième. Il était très souvent absent. Absences disait-on dues à sa mauvaise santé. Mais quand il revenait avec un physique impressionnant on chuchotait que c’était un « embusqué ». Parent d’un politicien important. En réalité il appartenait au 2ème bureau et se rendait très souvent en Allemagne via la Suisse ce qui n’était pas sans risques et n’avait rien d’une planque. Le professeur de français nous charmait. Ses classes étaient un enchantement. Il nous transportait avec son amour du romantisme et de la poésie. Je l’entends encore déclamer d’une voix vibrant comme un violoncelle les vers parnassiens de Heredia:

[…]
Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango murit dans ses mines lointaines
Et les vents alizés inclinaient leurs automnes
Aux bords mystérieux du monde occidental
[…]
« Les Conquérants »
Tout cet ensemble fit que je fus si bien préparé qu’en premier j’obtins le prix d’excellence et passai le bac avec mention bien. Math Elém se passa sans histoire. J’assistai à tous les cours facultatifs l’allemand où nous n’étions que cinq et le dessin d’imitation où comme nous n’étions que deux le professeur nous faisait venir chez lui au lieu d’aller au lycée. C’était un homme charmant d’une quarantaine d’années qui avait conservé l’esprit Beaux-Arts. Il s’était fait un nom à Bordeaux et avait obtenu une commande d’une scène religieuse de grand format pour une communauté. Il y avait dans la scène un ange. Il prit pour modèle la fille du proviseur qui était une rousse superbe qui avait des formes qui faisaient loucher tout le lycée. Le proviseur trouva l’ensemble très réussi mais la mère supérieure lui dit:
« – C’est très beau mais je trouve votre ange trop sensuel. Il faudrait lui donner un air plus chaste ».
Il répondit tout de go:
– « Je vous le promets ma Mère. Il aura des ailes mais pas de cul ! ».
C’est en allant chez lui un jeudi matin que nous eûmes une émotion forte pour des adolescents des années 20-21. Sa maison s’ouvrait sur un grand jardin au milieu duquel un vaste bassin scintillait au soleil. Il était assis sur un pliant au bord du bassin les pieds dans l’eau crayonnant un fusain de sa compagne allongée de l’autre côté mais délicieusement nue. Pour nous ce fut un choc mais il nous changea de modèle.
Avec le bac facilement acquis se terminait mes études secondaires et se posait le problème d’après. Deux activités m’attiraient la chimie et ou l’électrotechnique. Mon père connaissait par personne interposée le directeur de l’agence d’Aquitaine de l’entreprise Devilaire et Rougier qui faisait des installations électriques. Il lui demanda conseil. « En chimie, je ne sais pas » répondit-il « mais en électricité chez nous nous envisageons une extension extraordinaire. En France tout est à faire. Je sors de l’Ecole d’Electricité et de Mécanique Industrielle. C’est sérieux. Il y a quantité d’anciens dans les grandes entreprises. Ton fils aura un job tout de suite ». C’est ainsi que se décida mon avenir. J’entrai pensionnaire au début d’octobre 1921. L’enseignement général était donné par des professeurs de Maths Spé à Stanislas mais toujours fait concrètement. Le prof de maths avec qui j’ai conservé des rapports longtemps après ma sortie disait: « Si vous pensez avoir compris une intégrale des plus compliquées un système différentiel complexe tant que vous n’obtiendrez pas un résultat chiffré que vous pouvez vérifier vous n’avez rien compris ».
L’enseignement technologique Électricité Électrotechnique Hydraulique Mécanique appliquée était fait par des ingénieurs de renommée notoire dans le monde industriel d’alors. On suivait également les cours de préparation militaire deux heures d’exercices physiques avec tir et une heure de cours théorique. Je m’étais lié avec quelques camarades et notamment avec l’un deux Marcel avec lequel j’avais plus d’affinités. Nos dimanches de liberté se passaient quand les moyens le permettaient Boulevard de Clichy ou de Rochechouart ou plus haut sur la Butte à la recherche de ce Montmartre fin de siècle dont l’esprit nous enchantait. Nous avons trouvé enfin le cabaret de la Vache Enragée place Constantin-Pecqueur où nous passions presque toutes les après-midi du dimanche.

C’était une grande salle de café tenue par le chanteur Toziny où venaient tour à tour conter déclamer ou chanter les chansonniers d’alors et l’on payait une consommation un demi le plus souvent.

C’était le même genre que le Lapin agile mais ce dernier était plus cher ou ne servait que des cerisiers (cerises à l’eau de vie).


J’ai oublié leurs noms. Il y avait un poète beauceron [Maurice Hallé] qui chantait ses poèmes « par la Grand’Route et les chemins creux », l’humoriste Mader et Toziny lui-même qui chantait:
Depuis le jour où les grisettes
Vinrent à l’ombre des moulins
Meurtrir leur blanche chemisette
La butte appartient aux rapins
(*) grisette: jeune ouvrière
(*) rapin: artiste peintre
Elle appartient actuellement aux agents immobiliers c’est beaucoup plus terre à terre.
Montparnasse déjà avait détrôné Montmartre. L’esprit chansonnier était en voie de perdition et avec lui l’esprit tout court.
Au bout de trois ans j’obtins la deuxième place à l’examen de sortie et fut admis à Saint Maixent comme E.O.R. J’avais envisagé sur les conseils de mon professeur d’électrotechnique de passer par l’École Supérieure d’Électricité où je pouvais entrer sans examen avec mon diplôme mais le décès de Papa en 1924 empêcha toute possibilité dans ce sens. Après mon service militaire il me fallait gagner ma vie. Dès mon retour je téléphonais à un ancien de l’école sollicitant une place d’ingénieur qui me demande:
« – Quelle promo ?
– 24
– Alors pas d’expérience… non.
– Ah !
– Quel rang de sortie ?
– Deuxième !
– Tu te présentes lundi ! »
Et le lundi 19 juillet 1926 j’entrai à la Compagnie Générale d’Entreprises Électriques que je ne quittais que quarante quatre ans plus tard le 01/04/1970.
Mais mes études n’étaient pas finies. Mon professeur d’électrotechnique me conseilla en remplacement de Supélec de préparer une licence. C’est ce que je fis beaucoup plus tard, une fois marié avec quatre certificats Mathématiques Générales, Mécanique Rationnelle, Mécanique Appliquée, Électricité Générale.














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