Mémoires de Jean PEYROUX: la Grande Guerre (6/9)

Pour ceux qui l’ont subie dans leur chair ou ceux qui par suite de leur âge n’en ont été que les spectateurs la grande guerre de 1914 a marqué une coupure totale avec le passé. Quelque chose comme un orage après une longue période de beau temps comme une longue route toute droite que l’on vient de parcourir brusquement interrompue par une montagne qui nécessite un tout autre avancement. La vie pour la grande majorité était le déroulement d’actes toujours les mêmes que ce soit pour la vie familiale ou professionnelle ou les loisirs. Le notaire le commerçant l’ingénieur le professeur l’officier tous exerçaient leur activité comme leur prédécesseur. Ils dressaient les mêmes actes, vendaient les mêmes marchandises, fabriquaient les mêmes produits, enseignaient les mêmes matières, utilisant les mêmes armes. Le XIXème siècle avait apporté une solution au problème des transports. 49000 kilomètres de voies ferrées sillonnaient la France desservant grandes villes et gros bourgs. Les grands bateaux à vapeur avaient remplacé les voiliers et permettaient la liaison Le Havre – New York en cinq jours ce qui paraissait remarquable, et un ministre pouvait dire sans rire à la tribune de la Chambre des Députés: « Maintenant que la science a découvert toutes les lois de la Nature nous allons utiliser ces connaissances pour apporter le bonheur au peuple ». L’agriculture intéressait plus de 80% de la population et permettait largement de nourrir les 39 millions d’habitants plus frustement d’ailleurs que maintenant le pain étant alors l’aliment principal de la grande majorité des français. 39 millions de français avant 1914 consommaient 110 millions de quintaux de blé. 55 millions en 1980 n’en consommant que 60 millions. L’industrie et l’artisanat produisaient sans variations les mêmes produits qui satisfaisaient tous les besoins d’ailleurs limités de la population. Les salaires et les prix ne bougeaient pas. Entre 1870 et 1914; 0,1% d’augmentation des prix. La France était le banquier de l’Univers. Les années s’écoulaient semblables les unes aux autres sans que l’on put penser que cela pouvait changer. Et comme cela avait sans doute se dérouler de tous temps.
Il y avait bien quelques nouveautés dans les Arts mais cela n’intéressait qu’un petit nombre. On parlait bien de quelques innovations: l’aviation.

Le Journal, 31 août 1910

En 1910 mon père avait assisté à un meeting à Mérignac. Quelques milliers de personnes étaient venues à pied à bicyclette pour voir dans un pré les essais d’un homme, ISSARTIER, sur un biplan et avaient été estomaquées de voir l’aéroplane s’élever à au moins 2 mètres sur cinq cent mètres. Mais on pensait que c’était un amusement sans avenir pour quelques risquetout sans se douter que cinquante ans après sur ce même pré s’élèverait un aéroport d’où partiraient des avions qui atteindraient Paris en une heure.

La Croix – 20 août 1912

On parlait aussi de T.S.F. Ca permettait de communiquer avec les bateaux en mer. Technique réservée aux marins et à quelques spécialistes. La guerre allait changer tout cela et instaurer peu à peu un mode de vie différent. Un citoyen du XVIIème ou XVIIIème siècle ressuscité au début de ce siècle n’aurait pas eu de grand surprise en étant l’hôte d’un français moyen mails s’il avait réalisé ce prodige cinquante ans plus tard il n’aurait pas fini d’être plus qu’étonné.

Ce mois de juillet 1914 s’écoulait dans la chaleur. Nous étions en vacances Rose et moi depuis le 14 et vivions Grand-père Grand-mère Papa et nous deux dans la maison du chemin d’Arès Maman étant en traitement à Arcachon. L’assassinat de Sarajevo le 28 juin entretenait une certaine tension mais on se disait que cela s’arrangerait. Mais cela ne s’arrangeait pas et les intransigeances nationalistes l’emportèrent. Le 2 août la nouvelle se répandit « La guerre est déclarée ». Les affiches de l’ordre de mobilisation générale avec leurs petits drapeaux tricolores en croix étaient placardées un peu partout. Des groupes se forment au hasard des rencontres. Des curieux viennent aux nouvelles la presse étant le seul moyen d’information. Des gens discutent les bruits courent: « Cela ne pourra pas durer longtemps avec les moyens actuel. Peut-être quinze jours, un mois ! ».
Tous les transports civils par chemin de fer sont suspendus. Les trains réservés aux réservistes rejoignant leur centre de mobilisation. Tous les hommes de 20 à 45 ans sont appelés sous les drapeaux quelle que soit leur activité professionnelle. Il s’en suit que la plupart des activités sont arrêtées faute de personnel. Papa n’allant plus au théâtre aide Grand-père au magasin et occupe son temps libre en perfectionnant ses connaissances en piano. Les nouvelles sont rares. Les rumeurs courent. Le bouche-à-oreille fonctionne. « Il parait qu’ils ont envahi la Belgique ». « Le général d’Amade est entré en Alsace ».

Général Albert d’Amade (1856 – 1941)

Des réfugiés arrivent du Nord. Un client dit à mon père: « Il y a sur les quais un régiment de Marocains ».
Comme l’activité commerciale était très réduite mon père me propose d’aller voir. Effectivement du pont de pierre vers les Chartrons plusieurs unités campent. Les tentes de toile sont alignées. Des tirailleurs vêtus de toile kaki coiffés de chechias vont et viennent. Papa prend quelques photos et vers quatre heures décide de rentrer à pied. Nous quittons les quais en remontant le Cours d’Alsace et Lorraine jusqu’à la Place Saint André. Nous tournons à droite en passant devant la Tour Pey-Berland un peu étonné par le monde qui se trouve là. Nous nous dirigeons vers le parvis pour joindre la rue des Trois Conils et nous arrêtons stupéfaits. Le parvis était noir de monde qui debout qui à genoux femmes enfants vieillards chantant à pleine voix un cantique qui résonne encore à mes oreilles:

Dieu de Clémence Ô Dieu Vainqueur
Sauve sauve la France
Au nom du Sacré Coeur
Sauve sauve la France
Au nom du Sacré Coeur


Ils étaient des millions. Je me rappellerai à jamais ce spectacle étonnant et je ne pense pas qu’une manifestation spontanée semblable puisse se produire de nos jours. Quelques jours plus tard un dimanche après midi, le magasin fermé, nous jouions aux cartes sous la véranda. Il faisait très beau et brusquement le calme est troublé par des cris provenant de la rue. Nous nous précipitons. C’était un marchand de journaux qui vendait une édition spéciale de la Petite Gironde annonçant la Victoire de la Marne.
C’est quelques jours après que j’eus les premières impressions réelles de la guerre quand nous apprîmes que Fernand, un de nos cousins qui faisait son service militaire depuis 1913 avait été blessé. Il était soigné à l’hôpital installé dans le collège Saint Joseph de Tivoli. J’allai avec mon père lui rendre visite. Il nous conta comment il avait reçu un éclat d’obus dans le cou, comment en voyant le sang il s’était mis à courir en criant « Je suis mort je suis mort ». Il s’était retrouvé dans un hôpital où il reçut les premiers soins. La blessure n’était pas grave et deux mois plus tard il rejoignait son unité.
J’entrai au lycée au mois de novembre. La vie s’écoulait monotone. Les nouvelles militaires faisaient la une des journaux mais sans grand développement. Les journaux paraissaient sur quatre pages seulement et la censure s’exerçait ce qui fait que les commentaires étaient restreints. Mon père faisait partir de la dernière classe mobilisable car né en 1872, il faisait partie de la classe 1892 mais engagé à 18 ans cela le ramenait à la classe 1889. Il fut appelé en janvier 1915 mais fut réformé deux après ses varices importantes lui interdisant les factions debout et les longues marches.
Pendant ce temps-là les combats étaient limités. A la guerre de mouvement avait succédé la guerre de tranchée. Certes la bataille de la Marne fut gagnée par l’initiative du Général Galiéni qui contrairement à sa mission qui était de défendre Paris avec son armée eut l’idée de la lancer dans une brêche qui s’était produite dans l’armée allemande mais aussi parce que tant dans l’armée française que celle des ennemis les stocks de munitions étaient épuisés notamment dans l’artillerie après un mois d’hostilités. Il fut perçu que la conduité d’une guerre avec des effectifs de l’ordre de plusieurs millions d’hommes entrainait une consommation énorme de matériel. Il y eut en outre de multiples erreur à réparer. Dans les années 1911 ou 1912 à la traditionnelle revue du 14 juillet à Longchamp, l’armée avait fait défiler à titre d’essai une unité vêtue d’uniformes kaki. L’essai n’eut pas de suite certaines dames de la très haute société assistant à la revue ayant proclamé urbi et orbi qu’on n’avait pas idée de concevoir des tenues militaires couleur de crotte.

Uniforme de Fantassin en 1914

Mais dès l’hiver 1914 on avait fait revêtir les képis des hommes en ligne d’un coiffe en toile bleue moins visible que le rouge et les hommes eux-mêmes camouflaient leurs pantalons rouges avec de la boue. Il s’avérait nécessaire de changer les tenues. On adopta le bleu horizon dont il fallut faire exécuter des millions d’exemplaires en important la laine bien entendu.

Uniforme de Sergent en 1916

Autre erreur dont j’avais eu un écho par notre professeur de préparation militaire quelques années plus tard, le Capitaine Morel. Cet officier avait eu l’audace au début de l’année 1914 de publier un livre où il déplorait le peu d’armes automatiques dans l’armée française. Une section de mitrailleuse par régiment. Cette section était dotée de la mitrailleuse Saint Etienne qui était une merveille de mécanique pouvant à volonté tirer au coup par coup ou à telle cadence jugée nécessaire. Elle avait un léger défaut le moindre grain de sable ou de boue l’empêchait de fonctionner. Tous ses exemplaires ont été ultérieurement du reste transférés à la Marine. Quant au Capitaine Morel il bénéficia d’un mois d’arrêts de rigueur et Capitaine en 14 il se trouva après la guerre capitaine malgré quelques citations et médailles militaires.

Mitrailleuse Hotchkiss modèle 1914

On adopta la mitrailleuse Hotchkiss qui était excellente et la dotation allemande, une compagnie à 4 sections soit 16 mitrailleuses par bataillon. Ce qui devait en gros correspondre à quelque chose de l’ordre de dix mille pour équiper et sans doute autant pour renouveler. On dota enfin chaque groupe d’un fusil mitrailleur le FM15 qu’il fallut produire en quantité bien plus importante que les mitrailleuses.
Une autre production à organiser entièrement; l’aviation. En 1914 et 1915 il n’y avait pas d’aviation typiquement militaire. Des avions civils étaient utilisés et les combats aériens se faisaient au fusil les pilotes lâchant les commandes. On imagina le tir à travers l’hélice par synchronisation.

Avion de chasse Spad

Des usines fabriquant les cellules, des usines pour les moteurs et en 1918 les seuls avions de chasse « Spad » étaient produits à raison de 1000 par mois. Il faut ajouter à tout cela une quantité effarante de munitions tant d’infanterie que d’artillerie. La mitrailleuse Hotchkiss consommait 4 balles par seconde. Le canon de 75 deux cents obus à la minute. Balles et étuis de mitrailleuses sont en cuivre. Les douilles d’obus également. Il fallait importer du cuivre. La capacité de production nationale diminuée de celle des régions du Nord et de l’Est était bien inférieure aux besoins. Il devint très vite nécessaire de passer des commandes à l’étranger essentiellement à l’Amérique. Et tout cela se payant en or. Bien que la France fut avant 14 le banquier du monde les réserves s’amenuisaient vite pour payer ces dépenses extraordinaires. Le gouvernement fut amené à faire appel à l’or des particuliers. Une grande campagne fut organisée à ce sujet et une grande majorité de français y répondit. Je vidai ma tirelire et la famille Peyroux apporta son or en échange de billets de Banque et d’un superbe certificat de civisme.
Cette production énorme a nécessité une organisation totale du système industriel fortement dégradé par l’occupation des régions du Nord et de l’Est. Toutes les entreprises grandes et petites travaillant pour l’armée. C’est ainsi que l’entreprise artisanale comprenant le patron et deux ouvriers qui fabriquaient des articles en fer blanc arrosoirs casseroles plats reçut des commandes pour des bouchons pour obus de 75.

Bouchon pour obus de 75

C’étaient des petits disques de fer blanc munis d’un anneau qui se vissaient sur la tête de l’obus une fois chargé et que l’on enlevait au moment de l’emploi pour le remplacer par la fusée voulue. Les commandes devinrent tellement importantes que l’entreprise abandonna toute autre fabrication et se trouva en 1918 utiliser une vingtaine d’ouvriers et d’ouvrières.
On sentit vite au magasin les conséquences de tout cela. On recevait au compte-goutte de la clouterie venant d’Espagne. Les verres de lampe fabriqués on ne sait par qui, d’une qualité épouvantable, avaient vu leur prix passer de 5 centimes à 65 centimes. Le charbon aussi manquait. Il venait des mines du Midi ou d’importation. Il n’était pas réglementé mais les charbonniers ne le vendaient que par petites quantités quand ils en avaient. Les usines à gaz n’arrivaient plus à maintenir la pression. Les becs de gaz du magasin éclairaient mal ou s’éteignaient. On s’éclairait à l’acétylène. Au lycée le chauffage à air chaud d’avant-guerre avait été remplacé par quelques petits radiateurs à gaz qui fournissaient une chaleur si faible qu’en février 1917 la composition de mathématiques fut reportée l’encre étant gelée dans les encriers. Si une partie des ouvriers très spécialisés fut démobilisée pour assurer le fonctionnement des usines l’agriculture manqua toujours de bras. Amputée de moyens mécaniques, la production agricole diminua. Les produits alimentaires se raréfièrent. On établit une carte de pain. Une campagne se développa pour mettre en culture tous les terrains disponibles par toutes les personnes possibles. Au lycée on nous incita à travailler le jeudi de la pelle et du râteau. C’est ainsi que j’allai chez ma grand-mère au Bouscat remplacer les fleurs par des pommes de terre.
Les temps de pénurie sont propices aux innovations. Ce qui faisait le plus défaut c’était les moyens de chauffage notamment pour la cuisson des aliments. Ainsi naquit la marmite norvégienne que l’on trouvait dans le commerce que quantité de personnes construisirent elles-mêmes d’après les indications données par journaux et hebdomadaires.

On commençait par fabriquer une caisse en bois pouvant contenir un fait-tout ou une marmite avec le minimum de place libre tout autour. Une deuxième caisse entourait la première de façon que leurs parois soient distantes de dix à quinze centimètres. Le vide entre les deux était comblé avec des matériaux isolants le plus souvent de la sciure de bois. On confectionnait un couvercle et l’appareil était prêt à fonctionner. Pour ce faire on faisait bouillir les alimentes pendant un temps à déterminer expérimentalement. On plaçait le récipient à l’intérieur de la marmite. On couvrait. La chaleur acquise pendant la cuisson de la préparation était conservée par l’isolement et la quantité de combustible nécessaire se trouvait diminuée.

Poële à bois – Guillery

Mais la nouveauté la plus intéressante fut le poêle à sciure de bois. Il faut dire qu’à Bordeaux la proximité des forêts de pin avait multiplié le nombre de scieries qui ne savaient que faire de la sciure et trouvaient là un exutoire apprécié. De plus la fabrication en était encore plus simple que celle de la marmite norvégienne. Il fallait se procurer un bidon métallique fût de carbure d’essence (l’essence se vendait encore en bidons et en fûts). On enlevait un fond et on perçait au ras du fond maintenu un trou de 3 centimètres de diamètre permettant de passer un manche à balai. C’était fini. On le posait sur des briques ou plus luxueusement sur des pieds métalliques.

Poêle à sciure – dessin de Jean PEYROUX

Pour l’utiliser on plaçait dans l’axe du fût un gros bâton par exemple un manche à balai. On en mettait un autre dans le trou percé dirigé vers le centre et on bourrait de sciure de bois que l’on tassait tant qu’il était possible. On enlevait délicatement les deux bâtons. On introduisait dans le trou central une lame de papier enflammé. La sciure s’enflammait et brulait lentement. Un fût d’une cinquantaine de centimètres de diamètre permettait une combustion d’une demi-journée. Sur la partie supérieure on plaçait des barreaux ou une grille supportant casseroles marmite… La cuisson s’effectuait et l’ensemble dégageait une chaleur appréciable.

En 1917 l’empire allemand organisa la guerre sous-marine interdisant sous peine de torpillage l’accès aux ports anglais et français à tout navire. Les États Unis déclarèrent cette décision contraire au droit international et deux cargos le Rochester et le Rochambeau traversèrent l’Atlantique amenant à Bordeaux leur cargaison. Le refus de se soumettre au bon vouloir allemand provoqua des déclarations dithyrambiques des gouvernements alliés.

Lorsque les deux cargos après avoir remonté la Garonne accostèrent quai des Chartrons le lycée au complet professeurs et élèves étaient là acclamant avec des Hip Hip Hourra leur comportement audacieux très audacieux d’ailleurs car quelques jours plus tard le Lusitania un des plus grands paquebots américains était coulé ce qui entraina l’entrée en guerre des États Unis.
Très peu de temps après une délégation américaine vint estimer les possibilités portuaires de Bordeaux et de la côte Atlantique. Elle jugea insuffisante la capacité de Bordeaux et décida de construire un avant-port à Bassens à quelques kilomètres en aval. Le bon peuple bordelais fut abasourdi. Les sarcasmes pleuvaient. « Eh bé ! La Garonne ne leur suffit pas. La guerre sera finie quand ils pourront accoster à leur port. Qu’est-ce qu’ils vont en faire de leur port ? »

Six mois plus tard une vingtaine de kilomètres de voies ferrées reliées à la ligne Paris – Bordeaux desservait trois kilomètres de quais et les bateaux commençaient à amener hommes et matériel.

Les gens étaient ébahis. Des campements furent érigés dans toute la région pour loger quatre divisions. Et Bordeaux commença à vivre à l’heure américaine. Les rues étaient sillonnées de Dodge qui nous paraissaient luxueuses de Ford type Araignée. Toutes silencieuses. Les side-cars Harley Davidson transportaient en toute direction les Boys avec leur chapeau. Le jeudi nous allions en vélo de camp en camp pour converser et essayer d’avoir du chewing-gum et des Camel. Le chewing-gum qui était parfaitement inconnu avant. Les journaux paraissaient mi-anglais mi-français. La police était en parka assurée par les M.P. et avait fort à faire d’ailleurs tant l’alcool était prisé par les Boys (on ne disait pas les G.I.).

Les américains à Bassens – 1917

Une autre invasion suivit de peu leur arrivée. Celle des filles de mœurs légères qui étaient du fait de la guerre en quasi chômage. Elles se rabattirent sur tous les ports de la côte Ouest. Il faut croire que leur activité individuelle était insuffisante car il me revient en mémoire qu’en me rendant au lycée vers 18h30 en passant rue Courpon je vis s’arrêter devant une maison portant un gros numéro une section américaine complète et qui au commandement entra dans ladite maison. J’espère que le repos du guerrier américain était organisé plus libéralement que celui de certaines unités françaises. Le cousin Fernand qui avait été affecté au début de 1918 au 418ème Régiment de marche nous avait conté au cours d’une permission la pratique suivante: le 418ème Régiment de marche était constitué par un bataillon français et deux bataillons Nord-Africains. Ils tenaient le secteur à l’est de Saint-Mihiel. Quand ils étaient au repos on constituait des convois de plusieurs sections vers Nancy à l’adresse de ces maisons très hospitalières qui avaient été réquisitionnées. Le convoi était constitué presque exclusivement de Nord-Africains. On les faisait entrer un par un dans les différentes chambres et un sergent montre en main les faisait sortir au bout de cinq minutes pour être aussitôt remplacés de façon que tout le monde puisse « passer » dans l’après-midi. Ces dames d’ailleurs qui avaient contribué par un effort physique épuisant et sans cesse renouvelé au maintien du moral de l’armée furent toutes décorées de la légion d’honneur à la fin des hostilités.
Mais les relations franco-américaines n’avaient pas uniquement cette forme. De nombreuses possibilités de contact existaient. Le jeudi au lycée quelques Boys parlant plus ou moins le français venaient pour converser avec des élèves. Nombre d’entre eux furent invités par les familles. Pris de chez nous au Casino des Lilas chaque semaine un orchestre militaire venait jouer de la musique classique pour les soldats du coin. La population civile était invitée. Des relations s’y établissaient. L’oncle de l’un de mes camarades y rencontra deux anciens étudiants en histoire avec lesquels il réussit à communiquer en parlant latin. Ils passaient les dimanches ensemble. Il y eut également des bals qui provoquaient parfois des contacts profonds. Il y eut même des fiançailles.
Au lycée tous les anglicisants avaient des correspondants américains. J’étais en relation avec Miss Edith Larsen de Rutland dans le Vermont. Je me souviens qu’elle me contait ses exploits en automobile: « I have ridden to Montpelier (Montpelier est la capitale du Vermont) as far as sixty miles per hour ». Moi qui ne me déplaçait qu’à bicyclette cela me faisait rêver à un mode de vie très différent du notre.
Pour le 14 juillet les troupes américaines avaient défilé avec les unités françaises. Les jeunes de la classe 20 avaient été appelés par anticipation. On sentait par les quantités énormes de matériel de toutes sortes qui transitaient par Bordeaux et le nombre d’hommes qui débarquaient sans arrêt que l’aide américaine était considérable. L’offensive finale était sur le point de s’engager et pendant les mois qui suivirent dans les innombrables maisons où était affichée la carte du Nord-Est on déplaçait sans cesse les petits drapeaux situant le front des opérations. Depuis le début d’octobre l’épidémie de grippe espagnole avait mis tous les enfants en vacances. Dans les premiers jours de novembre par un temps gris et pluvieux alors que j’étais en train de jouer la partition de violon du manuel de Boccherini arrive tout en larme ma cousine Margot. Elle venait nous annoncer la triste nouvelle de la mort de son frère Fernand. C’était la première et seule fois où la guerre nous touchait de près. Tous les parents ou amis qui y participaient s’en étaient tirés sans mal. Fernand avait vingt deux ans en 1914. Il servait dans l’infanterie depuis le début et avait été promu adjudant. Lors d’une des dernières attaques de la guerre il déboucha avec sa section hors des tranchées et se trouva bloqué devant les barbelés allemands que l’artillerie à la suite d’une erreur de tir n’avait pas détruits. La section y resta.
Pendant cette période de vacances anormales nous nous rencontrions souvent Albert et moi. Soit que j’aille chez lui à Pessac soit qu’il vienne à la maison. Un petit quart d’heure à bicyclette nous séparait. Nous nous donnions souvent aussi rendez-vous au marché à la ferraille des « puces » qui se tenait sur les quais aux environs du pont et sur la place Saint Michel. Nous essayions d’y trouver à bon compte du matériel pour des manipulations de chimie tubes à essais éprouvettes ballons ou du matériel électrique. Nous nous y étions donnés rendez-vous le lundi 11 novembre à neuf heures. Un épais brouillard recouvrait tout. Nous fouinions les étals hétéroclites des marchands tandis que le brouillard se levait peu à peu. Et tout d’un coup acheteurs et marchands ayant levé les yeux vers le ciel devenu brusquement parfaitement bleu poussèrent un cri formidable. Du haut de la tour Saint Michel, clocher isolé de la Basilique que l’on appelle à Bordeaux « la flèche » pendait un immense pavillon tricolore sur les trois quart de sa hauteur. « C’est fini c’est fini ». Nous décidâmes d’aller dans le centre. La rue Sainte Catherine était noire de monde. Les gens chantaient riaient pleuraient s’embrassaient. C’était inouï. En passant devant le magasin des Dames de France on aperçut clients et personnels se précipiter dans la rue en chantant et criant « c’est fini Vive la France On les a eu ! ». Cette liesse populaire. Cette joie indicible. Ce sentiment d’être délivré d’une oppression. Nul ne peut le ressentir s’il n’a pas vécu ces instants-là. La libération de Paris le 26 août 1944 peut en donner une petite idée mais pas l’armistice du 8 mai 1945. Je me trouvais ce jour-là en Normandie étudiant avec le chef de chantier les moyens de remettre en service une ligne électrique traversant la Seine et que les allemands avaient détruit dans leur retraite. Nous étions dans le bac qui nous amenait à Quillebeuf lorsque vers onze heures les cloches des environs se mirent à sonner et les sirènes des bateaux et du bac à se faire entendre. « Qu’est-ce qu’il y a ? » demandèrent quelques personnes. « Ce doit être l’armistice » répondit quelqu’un. C’est tout.
La vie peu à peu redevint normale. L’immense foule des démobilisé réintégra peu à peu la vie civile. Les américains évacuèrent très vite les camps de la région laissant les travaux exécutés et une masse énorme de matériel entreposés dans différents lieux où ils constituaient ce que l’on appelait les stocks américains. Ce matériel acheté par la France comprenait en outre des voiliers cinq mâts dont l’un était stationné à Bordeaux. Un jeudi particulièrement ensoleillé j’étais allé me promener à bicyclette à Lormont le long de la Garonne. Là arrêté au bord de l’eau j’ai vu le cinq mâts, vision inoubliable, descendre lentement le fleuve toutes voiles dehors lentement majestueusement. Il mettrait des semaines pour traverser l’Atlantique mais quelle allure. C’était bien l’image d’un monde qui disparaissait d’un sens de la beauté et d’une certain façon de vivre qui finissait.

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