Mémoires de Jean PEYROUX: jeux et distractions (7/9)

Les enfants en ce début de siècle, au moins dans les milieux analogues au mien, n’étaient pas dans leurs jeux sollicités par d’innombrables jouets et ne risquaient pas comme ceux venus au monde plusieurs décennies plus tard d’en devenir blasés. Nous avions un ou deux jouets pour les fêtes de fin d’année. A Noël le sapin rituel n’existait pas au moins dans le sud-ouest. Nous mettions nos souliers devant la cheminée nous y trouvions le lendemain matin une ou deux oranges et une boite de bonbons dont je me souviens encore. C’était une espèce d’étui en carton d’une quinzaine de centimètres de haut de section carrée de cinq ou six centimètres de côté, évasé vers le haut et sur un fond rose bonbon ou bleu pale se détachait en lettres dorées « Bonne année » ou « Joyeux Noël ». Ils étaient remplis de crottes au chocolat ou de pralines rose ou brunes. Mais l’évènement essentiel se passait huit jours plus tard. C’était au moment du petit déjeuner la remise du jouet désiré choisi vu et revu dans les catalogues des Nouvelles Galeries ou des Dames de France, admiré lors de la promenade aux grands magasins un jeudi du mois de décembre. Le rite voulait qu’en même temps grand-père et grand-mère nous donnent chacun un louis d’or à mettre tout de suite dans la tirelire. A midi papa maman Rose et moi allions au Bouscat chez les grands parents maternels où juste avant le repas le jouet nous était remis en même temps que deux louis d’or pour la tirelire. Je me souviens encore de quelques uns de ces jouets une lanterne magique un chemin de fer un fusil à flèches un guignol et pour Rose poupées boites de couture dinettes. Tous ces jouets, passé l’enthousiasme du moment, le plaisir de la réalisation possible d’un rêve avaient un air rédhibitoire. Ils me lassaient très vite.

Lanterne magiques – années 1910

La lanterne magique était un appareil de projection éclairé par une petite lampe à pétrole. On y passait des lames de verres sur lesquelles étaient collé du papier transparent représentant des scènes diverses colorées. Il y en avait une dizaine toujours les mêmes. J’ai bien essayé sur des bandes de papier calque de dessiner des scènes nouvelles mais je n’avais à cet âge que peu de talent pour la BD et la lanterne fut vite remisée dans un coin. Si parmi les jouets modernes prime le jouet électronique et à une date plus lointaine l’auto ou le camion, quand j’étais enfant le chemin de fer était roi. Il y en avait de toutes sortes dans les magasins, de toutes tailles, même électrique, fonctionnant sur piles au bichromate.

Train électrique Hornby

Celui que je reçus plus modeste comprenait une locomotive mue par un moteur à ressort un tender deux wagons. Après avoir accroché les véhicule et tendu le ressort on posait le tout sur une voie ferrée circulaire et le train tournait jusqu’à détente complète du ressort et on recommençait jusqu’à …complète lassitude. Quel est l’intérêt que porte un enfant à un jouet bien entendu en dehors des jeux d’adresse ou d’astuce ? C’est avec des objets reproduisant en miniature ceux qu’utilisent les grandes personnes de jouer à l’adulte. Or a-t-on vu les vrais trains tourner en rond sans arrêt sur des rails ? Moi qui avait rêvé de gares, de manœuvres, de dessertes multiples, je trouvai cela monotone. Le chemin de fer rejoignait sur son étagère la lanterne magique. Aussi à la belle saison j’entrepris de réaliser un vrai réseau ferré avec une planche traversée par deux pointes que je trainais par terre. Je traçais dans la grande allée du jardin un ensemble de voies avec figuration des gares d’aiguillage avec des morceaux de lattis des boites et tuyaux en carton je construisis locomotives et wagons en tous genres que j’accrochais les uns aux autres avec des pitons et des gonds pris au magasin discrètement. Cela ne ressemblait à rien certainement pour un œil normal mais mon imagination transformait le tout et j’y jouais de longues heures.

Le guignol avait été construit par mon père. C’était une ossature en bois peinte vert d’eau à l’intérieur de laquelle je pouvais m’asseoir. Dans la partie haute du fond et des côtés étaient placés des dispositifs pour maintenir les éléments du décor. Il avait commandé aux imageries d’Épinal quelques décors de fond et de côté ainsi qu’un superbe rideau. Les décors furent découpés et collés sur carton. Le rideau collé sur toile était relevable de l’intérieur par une ficelle. L’ensemble était réellement bien et pour compléter le tout des marionnettes avaient été achetées. Je me souviens d’un Pierrot d’un gendarme d’un diable. Il y en avait cinq ou six. C’est là qu’a commencé ma déception. J’avais rêvé du théâtre mais quelle pièce monter avec un pierrot, un gendarme et le diable ? J’ai essayé de transformer le pierrot en peignant son visage blafard mais il restait toujours la blouse blanche et les gros boutons noirs. Les transformations ne furent pas heureuses même après avoir scié les cornes de Satan. Le guignol alla rejoindre la lanterne magique et le chemin de fer.
Il en était de même avec certains jouets de Rose. Si les poupées lui permettaient de jouer indéfiniment à la poupée, il n’en était pas de même avec les dinettes. Il y avait des pseudo-cuisinières qui ne chauffaient pas. Il fallait jouer en faisant semblant de faire la cuisine et de manger ce qui pour moi ne présentait aucun intérêt.
Mais nous avions trouvé un jeu qui n’avait nécessité l’achat d’aucun jouet. Nous jouions le jeudi à l’école: avec une caisse j’avais aménagé une chaise. J’étais l’instituteur et Rose l’élève. Des feuilles de papier blanc découpées au format voulu reliées avec une aiguille de fil constituant livres et cahiers. Je rédigeais les différents livres grammaire, géographie, histoire, arithmétique. J’enseignais donnant devoirs faisant réciter des leçons et donnais des bons ou des mauvais points à longueur de jeudi. Je ne comprends pas maintenant le plaisir que Rose pouvait y trouver mais c’était un jeu et nous jouions bien.
Dans les années 10-11 j’eus une nouvelle occupation. Était-ce une distraction ? Était-ce une contrainte ? Sans doute les deux à la fois. Mon père décide de m’apprendre à jouer du violon et fit l’emplette d’un trois quart. Depuis mes plus lointains souvenirs mes oreilles avaient été continuellement imprégnées des airs combien de fois répétés de Bach, Wieniawski, Kubelik, Mendelssohn et autres compositeurs de concertos. Arias et ariettes étudiés et sans cesse réétudiés par mon père. Aussi fus-je profondément déçu dans mon amour propre par les grognements hoqueteux que je provoquai dès les premières applications de mon archet sur les cordes. L’étude du solfège entreprise simultanément n’apportait pas une joie indicible à un gamin de huit ans. J’avais un horaire absolu. Tous les jours en revenant de l’école je devais étudier de onze heures et demi à midi et un heure le jeudi. Trois ou quatre fois par semaine mon père vérifiait l’exécution plus ou moins bonne des morceaux à étudier. C’était quelquefois des morceaux faciles et agréables mais beaucoup plus souvent des études destinées à faire acquérir aux doigts une dextérité suffisante. L’aspect de leurs pages couvertes de double croches voire de triple croches toujours déposées avec une malignité voulue entrainait de ma part un phénomène de rejet. Leur adition par mon père n’entrainait pas que des paroles d’encouragement mais souvent des réprimandes. Parfois nous exécutions des duos. J’y prenais grand plaisir dans les thèmes mélodiques mais quand ma partition les abandonnait pour passer à l’accompagnement sur un mode beaucoup plus rapide il y avait souvent des fausses notes ou des creux de mesure.
« – Arrête, disait mon père, reprenons au point d’orgue » et l’on recommençait et d’autres fautes se produisaient et les reproches se faisaient plus ou moins violents.
Plus tard il me déclara un jour que je ne jouerai jamais bien, qu’il me laissait libre de jouer comme je voudrais mais qu’il ne me donnerait plus de leçons. A partir de ce moment le violon m’intéresse. Quand j’avais un moment de libre si j’étais que mon père n’était pas là ou ne pouvait m’entendre, j’étudiais Oh pas les chèvres de Rode ou de Kreuzer mais des concertos où je m’acharnais sur les traits difficultueux. Je ne devins pas un violoniste mais j’avais acquis un certain savoir-faire. J’en rendis mon père témoin d’une façon très particulière.

Jean au violon trois quart

Je devais être entré en deuxième. Je m’occupais intensément de tout ce qui concernait l’électricité. Je m’étais construit un microphone avec des plaques de charbon de cornue et des tiges de graphite provenant de piles sèches usagées. Albert m’avait donné un écouteur téléphonique. J’installai l’écouteur dans le chai au fond du jardin où j’avais monté mon « laboratoire ». Je le branchai en série avec une pile et une ligne dont le parlerai plus tard. Au bout de laquelle j’agençai mon microphone. J’avisai mon père de ma construction et qu’il pouvait aller au chai pour écouter dans le téléphone. Ce qu’il fit. Je pris mon violon et quand je supposai qu’il avait l’écouteur à l’oreille je jouais la Czardas de Monti que j’avais particulièrement étudiée. Accentuant les vibratos. Il revint et me dit: « Tu voudrais me la rejouer: je m’exécutai et il conclut avec un certain sourire que je connaissais bien. « Tu ne t’en tires pas trop mal ». Pauvre Papa il aurait tant aimé que je sois un parfait violoniste. J’ai continué à jouer parfois accompagné par Rose au piano mais je n’ai jamais atteint et de très loin la perfection.

Dans l’été 1915 mon père avait résolu de m’apprendre à monter à bicyclette. Il modifia sa bicyclette car la selle en position basse était encore trop haute pour moi. Il fixa la selle directement sur le cadre. C’était une bicyclette des années 1900. Si on arrêtait de pédaler on était en roue libre et si on pédalait en arrière on freinait. Au bout de peu de semaines je sus conduire mais ne savais pas partir que le vélo calé par une pédale sur le trottoir. Ma première sortie fut pour aller chez ma grand-mère maternelle au Bouscat. Tout fier de ma nouvelle possibilité je décidai de corser en allant jusqu’à Bruges petit bourg de la banlieue bordelaise jouxtant le Bouscat. C’était un pays de maraîchers dont le centre seul avait une allure citadine. J’arrivai à Bruges et le dépassai. Je fus saisi d’une grande peur. Je me trouvais en pleine campagne dans l’impossibilité de faire demi-tour et incapable de remonter, les trottoirs étant absents. J’ai du descendre et revenir à pied en poussant le vélo jusqu’au centre du village où je trouvai un trottoir providentiel. Les jours suivants j’appris dans le jardin à monter sans trottoir.
Il peut paraître insensé à l’époque actuelle de consentir à ce qu’un gamin de douze ans qui venait juste d’apprendre à utiliser une bicyclette aille se promener en pleine ville. Il faut savoir qu’à ce moment la plupart des voitures étaient des voitures à chevaux marchant au pas, au pis au trot. C’est à dire très lentement. Les voitures automobiles, d’autant plus rares qu’on était en guerre, marchaient également à petite vitesse. Il en était de même sur les routes qui n’étaient pas asphaltées. En rase campagne on détectait une voiture à plusieurs centaines de mètres au nuage de poussière énorme qu’elle soulevait et l’on se rangeait bien sagement le plus à droite possible.

Bicyclette Française-Diamant

C’est au début de l’année scolaire que mon père m’acheta ma bicyclette une Française-Diamant de la manufacture de Saint Etienne. Roue libre frein arrière et avant. Timbre deux sons. Mon père y fit ajouter un compteur kilométrique totalisant les distances parcourues. Ce compteur m’a été volé des années plus tard alors qu’ayant atteint 99,999 kilomètres il était revenu à 0 et comptait déjà cent et quelques kilomètres. La rentrée se fit cette année là au grand lycée où il y avait un garage pour une centaine de bicyclettes. Sauf par temps très mauvais j’allais au lycée en vélo effectuant mes dix huit kilomètres quotidiens bien plus rapidement qu’à pied. La bicyclette devint l’une de mes grandes distractions. Il n’est pas un coin de la banlieue grande ou petite de Bordeaux que je n’ai exploré. En aval jusqu’au bac d’Ambès en amont jusqu’à Langoiran. Tous les coins de Bordeaux les quais les docks rive droite rive gauche. Avec mon père j’ai également visité des châteaux, le château de Montesquieu à la Brède, le château de Villandraut près de Bazas, l’abbaye de Gaillac, la tour de Veyrac, le château de Blanquefort et combien d’autres mais ce qui me plaisait le plus c’était les promenades en forêt de pins. Les promenades d’automne avec départ dans la brume qui tout doucement s’efface et cette odeur pénétrante prenante de la pinède.
La dernière promenade que je fis avec mon père se déroula dans les Pyrénées en 1921. Nous étions allés passer quelques jours à Saint Sauveur près de Luz accompagnés de ma tante Marie [LÉONARD] et de mon oncle Auguste [CHAMPÈS]. Mon père proposa d’aller au lac de Gaube à bicyclette. La distance n’était pas très grande de Saint Sauveur à Pierrefitte, environ treize kilomètres en descente légère. De Pierrefitte à Cauterets on remonte sur une dizaine de kilomètres. De Cauterets à la Raillère au Pont d’Espagne et au lac de Gaube il n’y a que huit à dix kilomètres mais en montée très dure. Nous avons du faire la dernière partie à pied. Nous avons déjeuné au lac de Gaube. Il a fallu redescendre. Un gros problème se posa. Jusqu’à Cauterets il nous fallait sans arrêt rouler au frein . Est-ce que les patins de frein ne seraient pas usés et rouler en montagne sans frein c’est dangereux. Mon père eut une idée valable seulement en 1921. On coupa des grosses branches de sapin que l’on attache par une assez longue corde à la selle. La descente se fit sans frein retenu par le frottement du sapin mais accompagné d’un énorme nuage de poussière.
Je ne repris l’usage du vélo que vingt années plus tard en 1941 la guerre ayant interrompu toute utilisation des voitures.

Un autre passe-temps occupa passionnément mon adolescence. Avant les années 16-17 j’avais un livre qui je crois avait été donné en prix à mon père. Il s’intitulait « Les Conquêtes de la Science ».

Les nouvelles conquêtes de la science – Louis Figuier

C’était une biographie accompagnée de description de leurs travaux de savants d’hommes de l’art d’ingénieurs qui au XIXème siècle ont apporté à la connaissance scientifique et technologique une contribution importante. Foucault Faraday Gramme Bell Edison. J’avais douze à treize ans et ce livre que j’ai lu et relu je ne sais combien de fois m’avait enthousiasmé. Je connaissais par cœur la vie de Thomas Edison ses astuces quand à treize ans obligé de gagner sa vie il avait loué un wagon de marchandises dans un train local y imprimait un journal qu’il vendait aux voyageurs. Il y avait installé en même temps un mini laboratoire où il étudiait la chimie et l’électricité jusqu’au jour où il mit le feu au wagon ce qui lui coûta son emploi. Il alla à New York chercher du travail. Son errance le conduisit à Wall Street où régnait une grande effervescence. Les tickers transmettant les cours étaient en panne. Il s’offrit à réparer l’appareil y réussit et fut engagé sur le champ à un salaire élevé. Une vie d’ascète lui permit d’économiser suffisamment pour acquérir Menlo Park où il installa les laboratoires de recherche où furent mises au point la lampe à incandescence le phonographe et combien d’autres inventions.

En octobre 1916 j’entrai en quatrième B dont le programme comportait la chimie et la physique. Les lectures dont j’ai parlé et les rêveries qu’elles occasionnaient m’incitèrent à m’adonner à fond dans l’étude de ces matières. Je complétais les cours par tout ce que je pouvais trouver dans le Larousse en 7 volumes dans ces deux disciplines. rapidement cela ne suffit plus et j’utilisais les quelques francs dont je pouvais disposer à acheter des livres plus complets chez les libraires d’occasion. Cela me permit de distancer tous mes autres camarades et de rester toujours premier jusqu’en math élem. Cela me mit sur une autre voie qui fut ma distraction essentielle jusqu’à mon départ à Paris. Pourquoi ne m’organiserais-je pas pour réaliser à la maison des expériences de chimie (la physique ne m’intéressa qu’avec l’étude de l’électricité). Pour cela il fallait un emplacement du matériel des produits. La petitesse extrême de mes moyens financiers me conduisait à n’acheter que ce qui était vraiment indispensable et absolument impossible de se procurer autrement. Les premiers temps j’utilisai une table sur laquelle je posai un plateau formé de planches dans lesquelles je ne me souviens plus pour quelle raison j’avais découpé un trou pour y insérer une cuvette. J’avais eu droit à la table à la condition expresse de ne pas l’abimer la bruler ou la tacher. Mon matériel et mes produits étaient rangés dans une grande caisse d’où je les retirais au moment de l’emploi. Ce n’était vraiment pas pratique.

Rose et Jean – expériences de chimie

Mon père avait installé dans la « salle de bain » situé dans le chai au fond du jardin un laboratoire pour y développer ses plaques et ses tirages. Pourquoi n’y équiperai-je pas un laboratoire de chimie ? Après maints pourparlers autorisation me fut donnée à condition que je n’abime rien. L’infrastructure si j’ose employer ce mot fut vite réalisée. Il y avait au chai des réserves immenses de bois. Il faut penser qu’à cette époque et jusque dans les années 45-50 toutes les expéditions étaient faites dans des caisses en bois. On en gardait certaines d’entr’ elles pour être utilisées telles quelles mais le plus grand nombre étaient démontées et le bois empilé pour un emploi éventuel. Quant aux clous vis boulons équerres des tournées discrètes au moment voulu au magasin m’apportaient tout ce dont j’avais besoin. Mais pour le matériel et les produits c’était tout autre chose. Je commençai par explorer la maison de fond en comble à la recherche de tous genre de flacons. je trouvai un pèse-lettres réformé pour cause d’accident. Il lui manquait un pied. Je lui en fis un qui n’améliorait pas son esthétique mais qui permettait de peser de 0 à 100 grammes à 1 ou 2 grammes près. Mon père avait une éprouvette graduée que je pus utiliser. Albert me donna une douzaine de tubes en verre provenant par son père de l’Administration des Postes qui en faisait je ne sais quel usage. Enfin je récupérai dans un placard une lampe à alcool en verre avec la mèche recouverte d’un capuchon en verre et qui me servit beaucoup. La chasse aux produits fut moins productive. Je trouvais de la chaux du sel marin du carbonate de soude avec lequel on faisait la lessive du soufre en poudre utilisé pour traiter la vigne de l’acide chlorhydrique appelé alors muriatique que mon père utilisait pour souder du cuivre du zinc. Mes investigations dans le placard à pharmacie outre la découverte de petits flacons aux trois quart vide que j’égouttai sans remords, un médicament que prenait mon père attira tout de suite mon attention. Il contenait je ne sais pour soigner quoi de la phtaléine produit devenant rouge en milieu basique. J’en pris une petite quantité. C’était mon premier réactif.
Une conclusion s’imposait: économiser à outrance pour acheter ce que je pensais être l’indispensable, fabriquer le reste. Les premières études de chimie concernaient uniquement la chimie minérale c’est sans doute pour cela que je voulus avoir des acides et des bases. J’entrepris de fabriquer de la soude caustique matières premières carbonate de soude et chaux. Il faut les chauffer assez longtemps en solution assez diluée filtrer et concentrer. Par raison d’économie j’utilisai le réchaud à charbon de bois familial appelé « carré potager » et pris comme récipient une boite en fer blanc contenant un litre. Quand je jugeai l’opération achevée il fallut filtrer mais n’ayant pas de papier filtre j’utilisai un morceau de tissu en flanelle qui à ma grande surprise se dissolut entièrement dans la solution. C’était à recommencer mais cette fois-ci je laissai le liquide se reposer et une fois décanté je le concentrai. Je fus moins heureux pour préparer de l’ammoniaque et même cela aurait pu beaucoup plus mal finir. Il me fallait un récipient pouvant être chauffé muni d’un tube par où le gaz produit irait se dissoudre dans l’eau . Je trouvais un petit récipient en laiton muni à sa partie supérieure d’un tube assujetti par une fermeture à ressort ayant servi autrefois à faire parait-il des inhalations. Restait à trouver les matières premières . J’avais bien de la chaux mais le chlorure d’ammonium ? Il me vint l’idée suivante. La porte d’entrée du magasin actionnait mécaniquement un timbre placé au-dessus de la porte. Je persuadai mon grand-père de le remplacer par une sonnerie électrique. Mon argumentation le convainquit: « Le timbre ne s’entend que dans le magasin. S’il y a quelqu’un au comptoir ça ne sert à rien, s’il n’y a personne non plus car rien n’indiquera dans la cuisine ou dans la salle à manger qu’il est entré un client. Tandis qu’avec une sonnerie électrique placée dans la cuisine ce sera tout différent ». J’avais trouvé des vases de vieilles piles Leclanché et les pôles positifs charbon de cornu et dioxyde de manganèse contenu dans des récipients en porcelaine dégourdie. Il ne manquait que les électrodes en zinc et le chlorure d’ammonium ainsi que la sonnerie les fils et le contacteur. J’eus les crédits pour acheter le tout fit l’installation sans difficultés et disposai de chlorure d’ammonium. Je mélangeais chaux et chlorure en remplit mon petit inhalateur et le mit à chauffer en plongeant le tuyau de sortie dans un flacon plein d’eau. Au bout de plusieurs minutes rien ne s’était passé. Ne sentant aucune odeur d’ammoniaque j’éteignis la lampe et démontai l’ajustage. J’eus alors une chance inouïe. Il s’échappa du récipient un jet violent de vapeur à forte odeur ammoniacale qui ne m’atteignit pas. Après refroidissement je constatai que le tuyau amenant théoriquement le gaz ammoniac dans l’eau était complètement bouché. Ayant fortement compris le danger que j’avais couru je me promis de vérifier dorénavant très minutieusement tout ce que je pourrai entreprendre.

En troisième B on étudiait en physique l’optique et l’électricité qui tout de suite me passionna et détrôna bien vite la chimie dans mes activités extra-scolaires. Mais pour cela il était indispensable d’avoir une source d’électricité. Il n’y avait pas de distribution électrique à la maison. La seule solution c’était les piles. Il y en avait de toutes sortes. Leur étude constituait un chapitre important des leçons d’électricité. Pile Bunsen Pile Daniel Pile au bichromate. Pile Leclanché. Cette dernière était la plus répandue. Mais comment s’en procurer sans qu’il vous en coûte un sou ?
Il me fallait des vases. Le problème fut vite résolu. Il suffisait de prendre des bouteilles d’un litre et de les sectionner à la partie la plus haute à section cylindrique. Pour cela on emplit la bouteille d’eau jusqu’à la hauteur voulue. On place à l’extérieur une ficelle imbibée de pétrole au niveau de l’eau. On y met le feu et le verre casse exactement au même niveau. Les piles en zinc se faisaient sans difficulté. Il y avait du zinc au magasin. J’avais résolu le problème du chlorure d’ammonium. Restait le pole positif pour lequel il me vint une idée. A cette époque les téléphones publics étaient de deux sortes. Les plus anciens étaient à batteries locales. Chaque abonné avait une batterie de piles serties de grand format. Ils étaient peu à peu remplacés par les systèmes à batterie centrale. Que faisait-on des piles usées ? C’est le père d’Albert qui me donna la solution. Quand une pile est usée on branche l’abonné sur le système à batterie centrale et on jette la pile. J’obtins de lui qu’il me procure de ces piles ce qui fut facile. Dans une de ces piles l’usure est provoquée par l’attaque complète du zinc par le chlorure d’ammonium. Alors que l’action dépolarisante du dioxyde de manganèse est à peine diminuée. Il me suffit de confectionner des sacs en toile de jute de forme cylindrique de 6 à 7 centimètres de diamètre et quinze de hauteur, y placer au centre le pole en charbon de cornu et de bourrer tout autour un mélange de dioxyde de manganèse et de charbon pulvérisé. J’installe six piles me procurant la tension énorme de 9 volts qui me permit d’alimenter dans mon « laboratoire » deux ampoules de lampe de poche en série. Les vacances de fin de troisième c’est à dire celles précédant l’armistice furent des vacances dirai-je « électriques ». Albert devint mon fournisseur. son père outre son travail aux Postes faisait autant qu’il pouvait des travaux d’installation ou de modification d’installations électriques. Tout le vieux matériel récupéré venait en partie chez moi. Interrupteurs fils divers fils de bobinages venant des postes…C’est ainsi que j’eus une vieille magnéto d’appel. Je la rebobinai pour en faire un petit moteur synchrone.
Je récupérai du fil de nickel chrome de résistance. J’en fis un pont à fil que j’ai encore.
La guerre était finie et cet hiver 1918-1919 mon père fit faire un branchement électrique. Tous les deux nous installâmes l’éclairage électrique dans la maison. On ne prévoyait pas à cette époque qu’il put exister ce que l’on a appelé l’électroménager et la puissance débitée par le compteur était limitée à 5 hectowatts. Naturellement l’idée germa de transporter du courant au chai. Il me fallut trouver du câble d’occasion d’environ cinquante mètres de longueur et l’argent pour l’acheter. J’économisai avec ardeur et me faisait quelque argent en allant livrer certaines marchandises à des clients. J’inspectai avec assiduité les puces de Mériadec et de Saint Michel et un jour découvre un rouleau plus très neuf de câble isolé. Composé de 7 fils dont 4 en acier et de longueur voulue je l’achetai ainsi que 3 isolateurs à cloches. J’eus vite fait d’installer un potelet sur le poulailler et d’y fixer deux isolateurs au moyen de boulons de charpente scellés au plâtre pris le soir au magasin. La ligne fut bientôt tirée et le courant arriva dans le chai laboratoire. Cette installation fut réalisée après approbation de papa et de grand-père sous réserve absolue de ne pas troubler l’éclairage de la maison. A cette époque il n’y avait pas de disjoncteur sur le tableau supportant le compteur. Le courant arrivait à un fusible plombé puis à un interrupteur à main bipolaire. Le courant par le fil de phase traversait un système de bobinage créant un champ tournant entrainant un disque en aluminium à une vitesse proportionnelle à l’intensité traversante et de là allait au fusible monopolaire de l’installation. Il ne fallait à aucun prix que mes manipulations fassent fondre ce fusible qui privait la maison de courant pendant le temps de son remplacement ni a fortiori le fusible plombé dont le renouvellement ne pouvait être fait que par la Compagnie d’Électricité. Je protégeai donc mon installation par les plus petits fusibles possible. J’avais entre temps avec un vieux tuyau en zinc placé dans la partie la plus humide du terrain près du chai réalisé une prise de terre. J’insérai une lampe entre la phase et le fil de terre et constatai qu’elle s’allumait. Mais quelle ne fut pas ma surprise de constater que cette lampe restant allumée le compteur ne tournait pas. A ce moment là où la main d’œuvre qualifiée n’avait pas repris son travail que quelqu’un avait monté le tableau en reliant le fil neutre aux bobinages et la phase directement de l’interrupteur d’arrivée au fusible de départ intérieur. J’étais donc pas ce biais libéré de toute inquiétude sur les suites de manipulations un peu extravagantes.

L’alimentation ainsi réalisée ne résolvait pas tous mes problèmes car c’était du courant alternatif. Je procédais comme l’avaient fait les découvreurs du XIXème siècle comme cela se faisait au lycée. L’électricité c’était le courant continu. Les premières sources d’électricité avaient été les piles puis les accumulateurs. Les premiers générateurs électromécanique furent les dynamos de Gramme à courant continu. Les premiers moteurs étaient à courant continu comme les premières distributions publiques. J’ai cherché pendant longtemps à redresser mon courant alternatif. Le premier essai que je fis résultat de la lecture d’un article de Popular Mechanics. Il y était dit qu’un système genre sonnerie électrique dont la flexibilité et la longueur du ressort seraient choisies pour effectuer 100 ruptures seconde ne laisserait passer le courant que dans un seul sens avec un rendement d’ailleurs inférieur à 50%. Je n’y suis jamais arrivé convenablement. Je me reportai avec plus de succès sur les soupapes électriques basées sur le fait qu’un système composé d’une lame d’aluminium et d’une lame de plomb baignant dans une solution alcaline ne laisse passer le courant que dans un seul sens. En groupant quatre soupapes en opposition on peut arriver à un rendement de 80%. J’arrivai ainsi à charger une petit accumulateur et à faire quelques expériences d’électrolyse.
J’alternai ainsi distractions électroniques et chimiques et ne me souviens plus de tout ce que j’ai pu faire. Dès l’année 1919 je m’occupai de ce que l’on appelait la T.S.F. par curiosité beaucoup plus que pour l’obtention de résultats qui n’auraient pu être que minimes. La T.S.F. en effet ne méritait pas d’autre appellation. L’utilisation des ondes radio ne se faisait à ce moment là qu’en télégraphie. J’installai donc une antenne d’une trentaine de mètres. Un camarade de lycée ariégeois me fournit un morceau de galène venant parait-il de son pays. Je construisis un poste à galène et sans doute par hasard j’entendis au premier essai dans l’écouteur « F.F.X. » en morse:  » . . _ . . . _ . _ . . _ ». C’était l’indicatif du poste émetteur de Bordeaux pour la navigation. Ce résultat paraitrait aujourd’hui ridicule mais toute la famille et les copains vinrent écouter le morse sans y rien comprendre.

Parmi tous ces passe-temps le dernier aurait pu avoir des conséquences graves. Dans mes traversées quasi-quotidiennes des « puces » de la place Mériadec j’y acquis pour un prix dérisoire un induit et un bobinage inducteur d’un petit moteur. J’assemblai un certain nombre de carrés de tôle découpés dans un rideau de cheminée réformé. L’oncle serrurier d’un camarade m’autorisa à percer sans son atelier avec l’antique perceuse à main surmontée d’un grand volant un trou pour l’induit et 4 trous pour dégager l’inducteur. Je continuai la découpe à la maison. Au bout d’un mois tout était terminé et le moteur tournait bien rond. Que faire d’un moteur ? La première idée qui me vint à l’esprit fut de le munir d’une meule pour ébarber les pieux et aiguiser les outils. Je cherchai comme d’habitude à Mériadec et Saint Michel et y trouvai la meule qui convenait: 8 – 10 millimètres d’épaisseur une quinzaine de centimètres de diamètre. J’agençais une fixation sur l’axe et fit mon premier essai sur une petite tôle. Las ! Je n’avais pas vu premièrement que la meule était fêlée et deuxièmement n’ayant à l’époque pas fait d’études d’électrotechnique j’ignorais qu’un moteur série fonctionnant à vide c’est à dire sans produire de travail s’emballait. Tout heureux de voir ma meule tourner correctement je ne fis pas attention à la vitesse de rotation qui augmentait de plus en plus. A un moment la force centrifuge fit écarter les lames de la fêlure. La meule éclata et les différents morceaux se dispersèrent dans le plan de rotation. L’un fit une entaille de deux centimètres un autre m’atteignit à la lèvre supérieure laissant pendre un morceau de joue. Il fallut aller d’urgence chez le médecin voisin qui me posa deux agrafes et je décidai de laisser pousser ma moustache pour dissimuler une cicatrice le plus possible.
Quelques temps après j’allai à Paris. Pendant les vacances j’effectuai des stages dans les chemins de fer où j’acquis un brevet de mécanicien de trains de marchandises et dans les centrales électriques parisiennes. Ces stages d’au moins deux mois m’interdisaient toute activité de bricolage. Mais avec le plaisir que j’y trouvai je savais que tôt ou tard je m’y adonnerais à nouveau car pour moi concevoir quelque chose, optimiser cette conception et la réaliser complètement m’a toujours passionné.

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